samedi 15 mai 2021

Quand les APIs transforment les industries

Les APIs sont très présentes dans les programmes de transformation des entreprises, notamment pour décloisonner le système d'information et l'ouvrir à l'écosystème des partenaires et clients de l'entreprise, qui viendront y chercher des services et des données. Pour les entreprises qui produisent des machines (industrielles, agricoles, ...), c'est également la possibilité de connecter ces équipements à la transformation digitale de leurs clients, où elles deviennent de formidables sources de données pour leurs opérations.

Ouvrir, data, agile, collaboration,... les APIs cochent plusieurs cases de la transformation digitale des entreprises.

Mais ont-elles la possibilité de transformer carrément une industrie ?

C'est ce que va chercher à illustrer ce billet avec le secteur bancaire, qui paradoxalement a plutôt l'image d'être très fermé, et qui par construction va chercher à sécuriser, plutôt qu'à ouvrir à tous vents. Pourtant, l'évolution de ce secteur ces dernières années a montré l'inverse et le régulateur pousse pour que la valeur de services de l'ensemble des acteurs soit supérieure à la somme des valeurs de services de chaque acteur.

En effet, les APIs permettent la connectivité entre acteurs. On est donc principalement dans du B2B - Business to Business - quand on parle d'API.

Un premier rapprochement que l'on peut faire est donc celui de la loi empirique de Metcalfe, qui dit que la valeur d'un réseau augmente avec le carré du nombre de participants. Si les APIs permettent d'augmenter la taille d'un écosystème, la valeur de cet écosystème augmente pour tout le monde et créé de la valeur. 

Ces APIs servent principalement à échanger des données et à délivrer des services.

Une seconde idée forte est donc que la circulation des données entre deux acteurs va permettre de développer de nouveaux services qui ne pourraient pas être développés par une seule banque. Par exemple, vous avez dû remarquer que votre banque vous propose depuis peu d'afficher les soldes des comptes que vous avez dans d'autres banques concurrentes. Le bénéfice pour vous est de simplifier votre gestion de compte et depuis l'interface en ligne de la banque où votre salaire est domicilié, en pouvant facilement voir combien virer sur les autres pour les alimenter.

Ce service de gestion de compte centralisé a d'ailleurs émergé en dehors des banques traditionnelles avec des FinTech, comme Bankin ou Linxo, qui se sont positionnées à leur origine sur la gestion multi-comptes et multi-banques. On va voir que la dérèglementation a ensuite conforté ces modèles. Depuis, leur capacité d'analyse des données par des algorithmes maison, leur permet d'évoluer vers le coaching bancaire. Elles ont ainsi été consacrées par un statut d'agrégateur de services, construit sur leurs plateformes et leurs APIs.

La circulation des données délivre de la valeur complémentaire à celle des banques traditionnelles et l'algorithme, et non la donnée, est la source d'avantage concurrentiel.

Une étude de McKinsey avait marqué les esprits il y a huit ans en posant le potentiel de l'ouverture des données (pas que l'opendata du secteur public) et l'avait évalué entre 3 et 5 milliards de milliards, à l'échelle de l'économie mondiale.

Dans cette étude le domaine de la finance n'était pas celui qui avait le plus de potentiel, mais il était clairement identifié et depuis a permis à de nombreuses FinTech de trouver leur place. Le domaine du transport a aussi depuis montré son potentiel et même développé des standards d'échanges.

On voit également que l'ouverture des données dans le domaine de la santé est porteur de valeur. C'est ce qui a été démontré dans la crise sanitaire de la Covid pilotée par les données partagées sur toute la chaîne, et sur toutes les chaînes, au quotidien. 

La production des vaccins en une année, ce qui n'avait jamais été fait est aussi un cas d'école de l'échange de données au niveau d'une industrie. Les échanges de données à la semaine pendant toutes les phases d'essais cliniques, entre les agences en charge d'autoriser les vaccins et les industriels qui les testent, ont permis d'impliquer ces agences très en amont et d'accélérer le processus de plusieurs années. Elles ont également pu réduire le risque avec leurs retours réguliers et inciter les industriels à commencer la production avant la validation, ou à abandonner rapidement comme le malheureux vaccin de Sanofi/Pasteur. 

 

Ces deux libérations de données marqueront définitivement l'industrie de la santé à l'avenir, et l'agilité est clairement une rupture de méthode - peut-être pas assez médiatisée - dans un processus qui était plein d'effets tunnels, de ceintures et de bretelles. En revanche, mis à part la prise de rendez-vous avec les plateformes en ligne comme Doctolib, il y bien peu d'API actuellement, mais beaucoup d'échanges csv.

Mais revenons au domaine bancaire. En complément de la FinTech qui est clairement un moteur de transformation de l'industrie qui puise dans l'ouverture des données, la régulation est un autre facteur important de transformation et plus particulièrement "l'open banking" qui oblige les Banques à donner accès à leurs données.

La directive DSP2 a instauré (en 2018) un statut permettant à des tiers non bancaires d'émettre des moyens de paiement (typiquement des cartes) et d'effectuer des paiements à condition que les comptes ne passent pas à découvert (en attendant que ces nouveaux opérateurs soient habilités à faire du crédit). Des acteurs comme Treezor en ont profité pour faire que, la tenue de compte et la gestion des cartes bancaires, puissent être gérées en marque blanche et vendues à des néo-banques se concentrant sur la vente, la relation clients et intègrant ces fonctionnalités sur leurs plateformes via des APIs. Ceci n'est pas sans rappeler dans les télécoms le modèle des MVNO "opérateurs de télécoms mobiles virtuels", qui vendent des services mobiles sans détenir d'infrastructure physique.

Cette directive a permis ainsi la multiplication des nouveaux acteurs et la valorisation des données bancaires, et selon la loi de Metcalfe à l'augmentation de la valeur globale de l'industrie. Ceux qui en bénéficient le plus sont ceux qui collaborent le plus et le plus vite, en faisant grandir l'intégration de leurs services et la taille de leur écosystème. Une réflexion contre-intuitive il y a dix ans dans la Banque.

Les APIs sont donc devenues les éléments principaux d'un écosystème, des business models, sans lesquelles ils ne peuvent fonctionner.  Elles sont devenues stratégiques et l'offre bancaire intègre l'offre API, que ce soit pour créer des nouveaux services (comme l'OTT des Telecoms) ou générer des revenus supplémentaires. Les APIs permettent également de bénéficier des atouts de cette technologie pour sécuriser les accès.

Leur impact sur l'industrie est l'émergence de nouveaux modèles qui demandent aux acteurs de se repositionner par rapport à la production des services et à la relation clients. On retrouve ici l'évolution de la relation SCM-CRM mise en évidence dans d'autres billets. Les banques traditionnelles B2C avec des marques fortes vont tenter d'être des offreurs complets ("Full service provider") quitte à intégrer ou racheter des FinTech, quand d'autres vont se concentrer sur la production de services bancaires ("Bank as a Service"). Les banques d'investissement très ancrées dans le B2B vont devoir intégrer cette approche et développer leur écosystème.

Un autre enjeux est technologique, à l'instar d'Amazon qui d'un côté vend en direct, mais intègre aussi des boutiques tierces et fourni sa plateforme technique avec AWS. Certains acteurs deviendront des plateformes techniques incontournables ("Bank as a Platform"), ce qui n'est finalement pas nouveau dans les moyens de paiements et les services interbancaires, et qui a fait la fortune d'ATOS Wordline autour du réseau des Distributeurs Automatiques de Billets (DAB/GAB).

Enfin d'autres seront tentées par le modèle plus visible de "Marketplace" quitte à intégrer des services sans lien direct avec le domaine bancaire.

La stratégie de Wechat Pay (Tencent - "le Facebook chinois également opérateur mobile") et Alipay (Alibaba - "le Amazon chinois") sont aujourd'hui les plus disruptifs à grande échelle. Les caractéristiques du marché chinois, sa taille, et notamment la révolution des paiements dans la vente de détails, ne sont biens sûrs pas étrangers à cette réussite, et il n'est pas évident qu'elle soit transposable. Les APIs sont exploitées sur leurs plateformes pour tirer bénéfices de tous les autres fonctions (réseau social, shopping, ...) et non en externe avec le monde bancaire.

En moins de 10 ans, ces acteurs ont réussi à désintermédier les banques des opérations de paiement, avec plus d’un milliard d’utilisateurs sur chaque plate-forme, les cartes bancaires et les espèces remplacés par des QR codes et des transactions numériques sur ces plateformes. L'an dernier l'introduction en Bourse de Ant, la banque en ligne d'Alibaba valorisé à 30 milliards, a été suspendue par les autorités chinoise. Une disruption qui devenait peut-être même incontrôlable par les autorités elles-mêmes...

Le pouvoir de transformation des APIs et des plateformes à l'échelle des industries est donc très important. Les quatre modèles d'opérateurs dans ce nouveau paradigme, sont suffisamment génériques pour être transposés à d'autres industries, après s'être inspiré des télécoms. La vitesse de la transformation dans chaque industrie va dépendre de la régulation, bien sûr, mais aussi du degré de fermeture actuel.

Plus c'est fermé aujourd'hui, plus il y aura d'opportunités et de valeur à ouvrir demain, donc attirera en priorité les investissements. Finalement le secteur bancaire est un cas d'école de la transformation d'une industrie par les APIs.

lundi 5 avril 2021

Quand la donnée circule en ville

En 2012, GreenSI écrivait un billet "quand le numérique descend en ville", pour mettre le projecteur sur les débuts de la transformation numérique des collectivités. Après une première étape centrée sur la dématérialisation, elles abordaient les relations et les services numériques aux citoyens. Comme dans le privé, cette transformation n'est possible qu'avec une maîtrise des données, mais aussi par leur circulation au sein des systèmes complexes qu'elles gèrent : les villes, villages et métropoles.

Dix ans plus tard, cette transformation est maintenant bien entamée. La sortie du livre "Quand la donnée arrive en Ville" d'Antoine Courmont, responsable de la chaire Villes et numérique de Sciences Po,  est l'occasion de faire un point sur les enjeux de la donnée au sein des territoires depuis les débuts de l'open data. Au menu, les politiques autour des données urbaines traitées par cet ouvrage, mais également la vision de GreenSI sur les fonctions collaboratives assurées par ces données dans l'écosystème des acteurs de la ville.

Et puis ce mois d'avril marque le "printemps de data.gouv.fr", la plateforme de l'État en charge de l'ouverture des données, qui a fêté ses 10 ans, se propose ces 3 prochains moins de contribuer à faire circuler les idées sur son avenir et celui des données publiques.

Alors que s'est-il passé dans la donnée urbain, depuis que la ville pionnière, Rennes, a ouvert ses données en 2010 ?

L'approche proposée par Antoine Courmont est une approche de sociologie politique des données, qui ne se limite pas à l'aspect technique, et découpe le cycle de vie de la donnée en 3 grandes parties :  l'attachement, le détachement et le ré-attachement.

Il nous rappelle que les données ne sont pas indépendantes de tout, mais bien attachées à des infrastructures, à des personnes ou à des pratiques qui les produisent. L'oublier et tenter directement de les réutiliser, c'est courir à l'échec de leur réutilisation immédiate hors contexte. L'année qui vient de s'écouler, et qui au quotidien a partagé les données de santé, dont se sont emparés les journalistes et même des datascientists indépendants (comme Covidtracker), nous a régulièrement montré l'importance de la compréhension du contexte de production :

  • des données des EPHAD, qui n'ont pas été consolidées au départ alors que ces populations était plus fragiles, faussaient la vision nationale,
  • des données qui ne remontent pas aussi rapidement le week-end, gonflent les chiffres du lundi et sous-estiment ceux du vendredi au dimanche,
  • des évolutions permanentes des méthodes de collecte et de calcul, compliquant les comparaisons dans le temps.

L'idée de la réutilisation des données, et donc de leur circulation, doit passer par un "détachement" de cet environnement initial.

Elles deviennent alors des ressources économiques qui ont besoin d'un instrument, comme une licence, une équipe dédiée à leur ouverture, une plateforme ou encore une place de marché quand il s'agit de données pouvant être valorisées.

C'est lors de cette interface de "détachement" que l'open data "théorique" a été mis à rude épreuve ces dix dernières années. Il n'a pas totalement fonctionné si la collectivité n'y a pas mis des moyens pour cela, malgré un contexte règlementaire ambitieux. Les politiques d’open data ont conduit à une prise de conscience, pour au moins 700 collectivités (10%) ayant ouvert des données, sur les enjeux sur la gouvernance des données.

Mais la progression de l’ouverture des données des collectivités est très faible, au rythme étrangement constant d'environ 120/an constate l'association Opendata France. À ce rythme, il faudra 30 ans pour arriver à l’obligation d'ouverture des collectivités de plus de 30.000 habitants. L'open data cherche donc un second souffle pour structurer ce détachement, comme le traitait GreenSI en 2019, sur le plan technique, avec l'arrivée de l'open API (l'open data s'essouffle mais "closed data" arrivent) et des plateformes du privé.

Le domaine qui a jusqu'à présent le mieux réussi ce détachement et montré l'intérêt de la circulation des données, est celui de la mobilité.

La récupération des données des offres de transports pour développer des services multimodaux, s'est appuyée sur l’open data, sur des plateformes d'intermédiation d'acteurs privés français comme Navitia.io, dans un domaine où Google est très présent (Maps et Waze) et tentent de pousser ses propres standards jusqu'aux collectivités.

L'association, public et privé, est ici un élément clef du dynamisme, comme la crise Covid-19 l'a été pour les données de santé en 2020. Cependant, elle pose également des questions légitimes sur qui pilote réellement la gouvernance urbaine, quand les données jouent et joueront un rôle toujours plus grand, si la collectivité n'est pas impliquée dans leur circulation.

Ce travail de "détachement" des donnés est donc essentiel. Les collectivités qui mettent en œuvre une politique d’open data devront s'organiser pour la gérer, sur le plan technique (plateformes) mais aussi organisationnel (conformité, standards, documentation, ...), et ainsi amorcer une gouvernance des données ouvertes.

Enfin, ces données ouvertes peuvent être à nouveau "réattachées" à un nouveau contexte, quand l'offre rencontre une demande et donc des ré-utilisateurs.

À l'échelle des territoires, les premiers usages opérationnels concernent la coordination entre des acteurs, avec des gains en coûts de coordination à la clef.

Les données circulent par exemple entre l'usager (qui fait un signalement), la collectivité (qui qualifie et organise la réponse en fonction de la répartition des compétences entre les acteurs), et l'opérateur en charge du service urbain concerné (qui reçoit une demande). Les opérateurs rendent aussi des comptes à la collectivité (extranet) qui parfois organise la coordination (multi-services) entre ces opérateurs, par exemple pour l'occupation de l'espace public ou les travaux.

Signalements, demandes, extranet, open data, multi-services, autant de mécanismes d'échanges de données devenus essentiels pour la coordination des activités du territoire. À Dijon et Angers, une nouvelle forme d'organisation des services est même apparue avec les "hyperviseurs", sortes de "tours de contrôle" du fonctionnement des services urbains. La modernisation autour des données sert donc les services de la collectivité, mais également les acteurs externes et contribue au dynamisme numérique des territoires.

L'acculturation des agents pour faire ce détachement est donc un nouvel enjeu des collectivités, passant par l'animation, la pédagogie et plus globalement l’accompagnement. L'accompagnement des collectivités de petites tailles a été initié par l'association Opendata France en 2013 pour aider à comprendre, produire et réutiliser les données, créant un réseau d'acteurs opérationnels. Beaucoup de travail reste à faire.

Pour GreenSI, la vision d'attachement, détachement et ré-attachement, ce cycle de vie de la donnée qui circule, nous éclaire sur les moyens et les difficultés de cette circulation.

L'open data aura été pour certains un premier allumeur du moteur de la gouvernance urbaine par les données. La transformation numérique des territoires, des services urbains et des opérateurs de ces services, vont maintenant le faire tourner à plein régime pour satisfaire les besoins de collaboration et de coordination à l'échelle des territoires numériques et intelligents (def: qualité de l'esprit qui comprend et s'adapte facilement).

Une intelligence devenue collaborative par la circulation des données.

mercredi 11 novembre 2020

5G : un marché de niches... industrielles



Les fréquences 5G sont attribuées et les opérateurs se préparent à appuyer sur le bouton pour activer la 5G sur leur réseau à partir du 18 novembre. Cette activation est juste "officielle" et à plus grande échelle, puisque des autorisations avaient été données pour des zones pilotes. Orange a annoncé qu'il sera là, dès le premier jour de l'ouverture, et Free regarde s'il peut à nouveau mutualiser son réseau avec Orange.

Car maintenant, il va falloir amortir les plus de 2 milliards de la licence versée à l'Etat pour exploiter pendant 15 ans les fréquences libérées, mais surtout les autres milliards d'investissements pour mettre à jour les réseaux. On entre donc dans une phase de ROI - retour sur investissement - pour les opérateurs, mais aussi pour les utilisateurs, grand public ou entreprises et les collectivités.

Pour le grand public, la question est moins la rentabilité économique des usages, que leur rentabilité environnementale.

De nombreuses voix se lèvent, dont les élus sur certains territoires, pour dénoncer des usages "futiles" car leur bénéfice est largement inférieur à l'impact environnemental engendré. On cite en boucle dans les médias la vidéo-X en 4K regardé dans un ascenseur depuis un smartphone avec un petit écran... Une loi est d'ailleurs en préparation pour rendre le numérique plus responsable (voir L'informatique peut-elle être durable ?), qui, a défaut de résoudre quoi que ce soit, permettra au moins de poser un débat démocratique dans ce qui était jusque-là un plan de déploiement technologique, voir technocratique.

Ce qui fait dire à GreenSI que le déploiement, rapide et massif, de la 5G à l'échelle du territoire national est certainement devenu un mythe... 

On est donc parti pour un déploiement progressif, à la fois sur les territoires et sur les performances (débit, latence, connexion massive d'objets, ...), ce qui prendra plusieurs années en France (3 à 5 ans ?). Dans l'ordre, le débit arrivera en premier, puis la faible latence et enfin quand les infrastructures le supporteront, la capacité à gérer jusqu'à 1 million d'objets par km2.

 

Dans ce contexte, pour les entreprises, la question est donc de savoir quels usages exploiter en premier sans attendre un régime de croisière plus lointain. Car la 5G est une technologie de rupture (voir ce billet), elle demande une transformation des modes de fonctionnement, voir des métiers, pour être exploitée à son plein potentiel. Elle doit surtout amener quelque chose de plus par rapport aux autres réseaux déjà existants (4G, Wifi, Nb-IoT) et déjà compatibles avec de multiples terminaux qu'il faudrait changer.

La 4G sera encore, pour de nombreuses années, le réseau mobile par défaut, car comme on l'a vu, la 5G ne sera pas disponible immédiatement sur tout le territoire et dans toutes ses fonctionnalités. Il est aussi illusoire de croire que la 5G couvrira les zones 4G non couvertes, qui ne sont déjà pas rentables pour les opérateurs. Les usages à faible consommation d'énergie vont eux être préemptés par le Nb-IoT, et les réseaux actuels comme Lora ou Wize. Le besoin de débit sur des espaces limités sera préempté par le Wifi et son évolution Wi-Fi, 6 déjà à l'approche aux États-Unis. Le Wifi haut débit est aussi beaucoup plus responsable que le réseau 4G sur le plan environnemental.

Pour GreenSI, il reste donc à la 5G le haut débit en mobilité, et sa faible latence, qui sont ses caractéristiques au-dessus de tous les autres réseaux. Cela ne veut pas dire qu'elle ne pourra pas occuper d'autres terrains de jeu, mais arrivé au ROI, il sera plus difficile de justifier un bénéfice marginal contre un réseau et des équipements existant.

Sur ces usages de haut débit mobile et de faible latence, la 5G va rencontrer le monde industriel. Ne l'imaginez donc pas qu'avec un smartphone, mais aussi avec un objet connecté, en temps réel, qui pourra si besoin nous envoyer un flux de données/vidéo. Certains objets seront pilotables à distance. Toute machine dans une usine peut répondre à ces critères. Dans ce contexte, outre les opérateurs, ceux qui tireront profit en premier de la 5G seront ceux qui imagineront et produiront ces objets "5G ready" qui permettront d'agir à distance. On pense aux fabricants de module 5G à intégrer aux objets et machines, ou d'objets industriels déjà connectés qui seront adaptés à la 5G.

Mais attention, GreenSI ne croit pas aux objets 5G non pilotés par des humains, comme la voiture autonome. La voiture autonome n'a pas besoin de la 5G et Tesla la démontré à grande échelle. Heureusement, puisque comme on l'a vu on aura pas de continuité territoriale du réseau 5G avant de nombreuses années. La presse reprend pourtant parfois cette croyance véhiculée par le marketing de quelques acteurs, qui voyaient peut-être à 10 ou 20 ans. 

C'est donc dans l'industrie 4.0,  qu'il faudra aller chercher la majorité des premiers usages pertinents de la 5G.

A la croisée de la mobilité et du pilotage temps réel, GreenSI est allé creuser l'idée d'un drone autonome qui permet à son opérateur de ne pas avoir à se rendre sur un site, mais de pouvoir agir à distance. Dans les exemples ci-après, ce drone peut être un drone volant, mais il peut être également un engin de chantier, ou pourquoi pas un drone aquatique.

 

Dans le cas du drone volant, l'intérêt est par exemple de pouvoir, suite à une alarme émanant du site, "réveiller" un drone sur ce site industriel pour procéder à une levée de doute visuelle permettant de décider d'envoyer ou non une équipe. On peut ainsi en multipliant les drones sur des sites, envisager une surveillance centralisée, sans renoncer à garder un contact visuel et sonore avec chaque site. Cette vidéo montre les caractéristiques de drones "5G ready" déjà commercialisés. Une autre possibilité est quand le drone peut arriver plus vite que l'équipe d'intervention, notamment en environnement urbain dense. C'est déjà le cas à Monaco, où la 5G est déployée, avec le cas d'usage de la sécurité civile.

Dans le cas de l'engin de chantier (vidéo), l'intérêt est, dans les exemples rencontrés, de renforcer la sécurité des conducteurs, qui peuvent conduire les engins à distance. La mine ou le port de marchandises sont des terrains de jeu propices à ces usages. On peut également imaginer une nouvelle forme d'organisation du travail, avec des plateformes centralisées, que rejoignent les chauffeurs pour réaliser des opérations dangereuses ou techniques.

Dans les deux cas on voit que les métiers évoluent et permettent de s'affranchir, pour certaines actions, de la barrière de la distance. La question du déploiement de la 5G pour l'entreprise est donc bien celle d'une transformation numérique, rendue possible par un mixe entre hardware et software, connecté avec les nouvelles caractéristiques de la 5G. Dans l'industrie c'est ce que l'on met derrière l'appélation Industrie 4.0.

Pour l'opérateur de télécoms, le fait que la 5G n'a besoin d'être disponible que sur le site industriel, et pas sur tout le territoire autour du site, ouvre une autre approche plus sélective pour le déploiement du réseau. Une approche qui permet d'intégrer les usages potentiels, leur valorisation par des entreprises, et donc la capacité à vendre plus de trafic 5G localement en limitant les investissements.

Pour GreenSI, la 5G sera donc certainement un marché de "niches" dans les prochaines années. Si vous voulez en explorer les bénéfices, ne l'imaginez pas disponible partout, pensez objets connectés et mobilité, et trouvez les cas d'usages de vos métiers à cette intersection. Pour décider de les engager dans un contexte 2021 de réduction des budgets SI, c'est bien par le volet transformation et retour sur investissement qu'il faudra les prioriser.

Alors bonne chasse aux usages!

 

 






dimanche 18 octobre 2020

Demain, des villes vraiment intelligentes

La 5G, nouvelle technologie de l'internet mobile, au débit annoncé vingt fois supérieur à la 4G et à la latence compatible avec le temps réel, prépare une rupture dans beaucoup de domaines, pour les entreprises et les territoires (voir Êtes-vous prêt.e.s pour la rupture de la 5G ?) 

On a d'abord eu une course mondiale effrénée pour la développer à l'échelle industrielle. C'est en avril 2019 que la Corée du Sud est devenue le premier pays à commercialiser la 5G via ses trois opérateurs nationaux (KT, SK Telecom et LG UPlus).

En France, ça a commencé à patiner dès 2018 avec un calendrier d'ouverture et surtout une procédure d'attribution des fréquences régulièrement repoussée (initialement prévue fin 2018). Elle va finalement avoir lieu et les enchères démarrent le 29 septembre 2020, mettant fin à la phase d'expérimentation et aux nombreux pilotes qui avaient obtenu une fréquence provisoire. 

Mais suite aux dernières élections municipales à Lyon, Bordeaux ou Grenoble, on a assisté à un début de sortie de route, avec des nouveaux élus locaux annonçant vouloir geler ou stopper tout déploiement. Des annonces d'ailleurs pas nécessairement supportées par les habitants de ces territoires si on en croit un récent sondage IFOP.

En 2019, GreenSI voyait se dessiner au niveau mondial une fragmentation de l'aménagement numérique des territoires - 5G vers un Internet fragmenté - avec le bras de fer États-Unis contre Chine, l'affaire Huawei, et ses conséquences en Europe où tous les États ne boycottent pas l'équipement de Huawei (notamment Monaco).

Un an plus tard GreenSI était loin d'imaginer que cette fragmentation pourrait même apparaître à l'intérieur d'un Etat, la France en l'occurrence. Car c'est bien cette fragmentation qui a été mise en évidence par le discours présidentiel qui a utilisé l'image de la communauté Amish, pour réaffirmer que la France "ne reviendrait pas à la lampe à huile". Le sujet dépasse l'écologie.

Cette communauté américaine ne veut pas se laisser imposer le progrès par les autres communautés, de la voiture à la médecine, y compris la vaccination. Ce que l'on sait moins, c'est qu'elle est née en France, en Alsace, puis a été expulsée par Louis XIV en 1712 et accueillie sur les terres de William Penn de l'autre côté de l'Atlantique, qui deviendra l'État de Pennsylvanie.

La notion d'exclusion totale mise en avant par les Amish depuis leur origine (l'excommunication) est ce qui va donner à leur communauté la capacité de résister à toute intégration et à toute influence.

Appliquée à des sciences et techniques on en arrive à la souveraineté des choix sur un territoire et une certaine porosité symbolisée par cette technologie de chariot roulant sur une route construite et financée par l'État de Pennsylvanie pour des voitures.

L'internet, avec ses protocoles partagés et sa gouvernance mondiale, nous a peut-être donné l'illusion d'un déploiement technologique uniforme sur la planète. Les GAFAs ont renforcé ce sentiment en créant les outils du village mondial.

D'ailleurs, quand le déploiement n'atteignait pas un territoire c'était perçu comme une inégalité. En France, les efforts sur la 4G et la fibre, réclamés par les habitants, ont toujours été dans le sens de réduire les zones où ces technologies étaient absentes avec un objectif d'inclusion.

Le débat sur la 5G repose la question de cette uniformité et d'une politique nationale de déploiement.

Mais ne nous leurrons pas. Le monde continuera de déployer la 5G, quoiqu'en pensent les villages des vallées du Rhône, de la Garonne ou de l'Isère. Ce marché mondial financera la R&D sur les terminaux et les infrastructures. La Chine, en septembre 2020, a déjà plus de 110 millions d’utilisateurs de la 5G (chiffres China Mobile et China Telecom) et déploie environ 15.000 nouvelles stations de base 5G chaque semaine.

La France continuera donc certainement son processus, d'attribution puis de déploiement, dans les villes où les collectivités seront motrices. En tout cas c'est la volonté du gouvernement réaffirmée par le Président.

Mais, au-delà de toute considération électorale, on peut aussi considérer que ces territoires veulent peser plus sur le choix de l'aménagement numérique de leur territoire et estiment ne pas avoir assez d'information sur les implications à moyen terme des infrastructures de communication 5G. Un billet de GreenSI d'octobre 2019 appelait d'ailleurs à mieux gouverner les infrastructures numériques des villes et métropoles qui se développent largement et demandent une nouvelle gouvernance des données.

Ce type de refus, entre le local et le national, dans un monde où la technologie prend de plus en plus d'importance, n'est d'ailleurs pas nouveau. La France l'a connu ces dernières années avec les compteurs Linky, projet national qui a rencontré des oppositions de maires au niveau local.

Sur le plan international on a également rencontré ce type de refus. La France par exemple limite l'usage des caméras de vidéosurveillance (à la police) alors que de nombreux pays développent de multiples applications dans les villes, reposant sur l'analyse de flux de données (alerte sur des dépôts sauvages, accidents, calcul de la fréquentation...).

Ce qui est nouveau avec la 5G, c'est que les bénéfices du compteur Linky ou les images d'une caméra sont limités à une application, quand ceux de la 5G auront un impact sur toutes les applications puisque c'est une technologie d'infrastructure du territoire. Seule, elle ne sert à rien, coûte, et consomme de l'énergie. Ce sont les usages qui peuvent justifier son utilité.

Refuser la 5G est un choix qui ne sera pas neutre sur le plan du développement du territoire, puisqu'il s'appliquera à tous ceux – particuliers, touristes, entreprises – qui y vivront ou le traverseront quand ils auront besoin de ces infrastructures. La conséquence immédiate en sera des investissements plus risqués pour tous sur ces territoires, car la 5G s'inscrit aussi dans une dynamique nationale d'évolution des réseaux mobiles de communication à 10 ans.

Ce débat pose donc la question sur la gouvernance des choix d'infrastructures : nationaux et homogènes, ou locaux et hétérogènes.

On ne se souvient pas assez du démarrage de l'électricité et de la multitude de réseaux aux niveaux des communes, sans coordination nationale. Progressivement des syndicats intercommunaux vont se créer, développer un service public local, normaliser les technologies et permettre des échanges, puis l'État nationalisera les réseaux et créera EDF avec un service public national, pour ensuite le redécouper en production, transport et commercialisation ouverte à la concurrence.

L'exemple du transport ferroviaire est aussi intéressant. La SNCF, issue de la nationalisation de sociétés de transport régionales, qui a développé la technologie TGV, a progressivement abandonné la desserte des régions, au profit des TER, pour se concentrer sur le réseau national. L'équilibre réseau national et local est donc cherché sur chaque territoire.

Avec la 5G et l'ouverture des fréquences, l'État donne le droit à plusieurs opérateurs pour stimuler la concurrence, pour opérer et développer l'infrastructure, mais sans clairement intégrer l'échelon régional. Celui-ci profite du débat et des élections pour y rentrer.

Enfin se pose la question autour des usages. Que reproche t-on à cette technologie 5G ? Principalement de justifier le besoin d'un nouveau réseau et son impact environnemental, y compris sur les humains avec la question des ondes.

L'Agence national des fréquences (ANFR) a procédé à des simulations dans le 14e arrondissement de Paris qui tendent à montrer que l'arrivée de la 5G ne fera pas exploser les niveaux d'exposition aux ondes dans la bande 3,4-3,8 GHz. D'autre part, les bandes de fréquence des réseaux 2G et 3G seraient réutilisées par la 4G si la 5G ne se développe pas (et donc pas supprimées) car la saturation de la 4G est aussi devant nous. Ces résultats vont donc dans le sens de la 5G pour supporter à l'avenir les besoins de connectivités des habitants, quand ils votent avec leur smartphone, sont croissants. 

Sur le plan environnemental, une fois en régime de croisière, d'autres études montrent que les antennes 5G sont en théorie 20 fois moins énergivore par rapport à la 4G, rapporté au Go transmit. Mais les architectures 5G ont un nombre d'antennes supérieur à celui de la 4G. De plus il est certain que la 5G va stimuler des usages, rendant possible l'impossible en 4G comme le pilotage temps-réel d'une machine à distance. On peut aussi argumenter que passer de la 4G à la 5G va stimuler le changement de terminal, même si le marché de l'occasion est très solide et que ce changement se fera sur de nombreuses années. On voit donc bien qu'il n'y a pas de vérité et que ce sera une question de stimuler "les bons usages" voire interdire les autres. D'ailleurs, la Chine arrêterait sont réseau 5G la nuit en puisqu'il est moins utilisé, ce qui n'est pas le cas actuellement de la 4G.

Mais la question environnementale du numérique est toujours rendue compliquée avec la dualité que GreenSI résume à "Green IT versus IT for Green" :

  • "Green IT" c'est la recherche de la sobriété du numérique à tous les niveaux, du terminal au datacenter en passant par les applications et les réseaux de communication (que la 5G va impacter).
  • "IT for Green" c'est de reconnaître que les usages du numérique peuvent améliorer le bilan énergétique dans d'autres domaines, et depuis le confinement on a plus aucun mal à convaincre qu'un réseau de communication, et ses applications, suppriment du carbone sur les routes et dans les aéroports.

Or, un des problèmes à résoudre pour la transition énergétique est la capacité d'associer massivement au réseau électrique toutes les productions décentralisées que nous pourrions développer (éolien, solaire, ...) à l'échelle des bâtiments et des habitations. Quel réseau pourrait faire communiquer tout ces nouveaux objets connectés et piloter l'équilibre du réseau en temps réel ? La 5G est clairement un candidat pour cet usage de Smart grid, avec sa latence faible et la densité de communication qu'elle permet dans une cellule.

La question nous ramène finalement à celle des usages. Et avec la 5G, c'est moins ceux des particuliers que ceux des entreprises qu'il faut regarder et qui amèneront leur contribution "IT for Green".

Quand une infrastructure est disponible, comment réguler les usages pour ne pas "gaspiller" les services nécessairement limités rendus pas cette infrastructure, et stimuler les usages les plus vertueux par rapport à nos objectifs collectifs ? C'est vrai qu'entre une opération chirurgicale à distance qui peut sauver une vie et une partie d'un jeu vidéo immersif, qui consommeraient la même bande passante, on peut se poser la question.

En Chine, les usages d'optimisation des infrastructures ou des plate-formes logistiques sont multiples : un "port intelligent" à été construit à Qingdao en 2019 pour piloter des grues à distance, avec du haut débit et temps-réel (vidéo) sans oublier Xiamen Ocean Gate qui vise une totale automatisation avec des robots.

En France le port du Havre vient d'annoncer sa couverture avec la technologie de communication Lora depuis des antennes installées sur les principaux ponts (Tancarville, Normandie, ...) et donc pouvoir collecter des données en bas débit longue portée. Le contraste est frappant entre ces deux choix au même moment sur deux points de la planète, et nous montre que la compétitivité des territoires sera déterminée par celles de ses infrastructures numériques.

Si certains peuvent être tentés par le chemin des Amish depuis deux siècles, la France est encore à mi-chemin pour l'adoption opérationnelle d'une nouvelle infrastructure de communication ambiante que serait la 5G. 

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lundi 21 septembre 2020

5G en France : obstacle à mi-chemin


La 5G, nouvelle technologie de l'internet mobile, au débit annoncé vingt fois supérieur à la 4G et à la latence compatible avec le temps réel, prépare une rupture dans beaucoup de domaines, pour les entreprises et les territoires (voir Êtes-vous prêt.e.s pour la rupture de la 5G ?) 

On a d'abord eu une course mondiale effrénée pour la développer à l'échelle industrielle. C'est en avril 2019 que la Corée du Sud est devenue le premier pays à commercialiser la 5G via ses trois opérateurs nationaux (KT, SK Telecom et LG UPlus).

En France, ça a commencé à patiner dès 2018 avec un calendrier d'ouverture et surtout une procédure d'attribution des fréquences régulièrement repoussée (initialement prévue fin 2018). Elle va finalement avoir lieu et les enchères démarrent le 29 septembre 2020, mettant fin à la phase d'expérimentation et aux nombreux pilotes qui avaient obtenu une fréquence provisoire. 

Mais suite aux dernières élections municipales à Lyon, Bordeaux ou Grenoble, on a assisté à un début de sortie de route, avec des nouveaux élus locaux annonçant vouloir geler ou stopper tout déploiement. Des annonces d'ailleurs pas nécessairement supportées par les habitants de ces territoires si on en croit un récent sondage IFOP.

En 2019, GreenSI voyait se dessiner au niveau mondial une fragmentation de l'aménagement numérique des territoires - 5G vers un Internet fragmenté - avec le bras de fer États-Unis contre Chine, l'affaire Huawei, et ses conséquences en Europe où tous les États ne boycottent pas l'équipement de Huawei (notamment Monaco).

Un an plus tard GreenSI était loin d'imaginer que cette fragmentation pourrait même apparaître à l'intérieur d'un Etat, la France en l'occurrence. Car c'est bien cette fragmentation qui a été mise en évidence par le discours présidentiel qui a utilisé l'image de la communauté Amish, pour réaffirmer que la France "ne reviendrait pas à la lampe à huile". Le sujet dépasse l'écologie.

Cette communauté américaine ne veut pas se laisser imposer le progrès par les autres communautés, de la voiture à la médecine, y compris la vaccination. Ce que l'on sait moins, c'est qu'elle est née en France, en Alsace, puis a été expulsée par Louis XIV en 1712 et accueillie sur les terres de William Penn de l'autre côté de l'Atlantique, qui deviendra l'État de Pennsylvanie.

La notion d'exclusion totale mise en avant par les Amish depuis leur origine (l'excommunication) est ce qui va donner à leur communauté la capacité de résister à toute intégration et à toute influence.

Appliquée à des sciences et techniques on en arrive à la souveraineté des choix sur un territoire et une certaine porosité symbolisée par cette technologie de chariot roulant sur une route construite et financée par l'État de Pennsylvanie pour des voitures.

L'internet, avec ses protocoles partagés et sa gouvernance mondiale, nous a peut-être donné l'illusion d'un déploiement technologique uniforme sur la planète. Les GAFAs ont renforcé ce sentiment en créant les outils du village mondial.

D'ailleurs, quand le déploiement n'atteignait pas un territoire c'était perçu comme une inégalité. En France, les efforts sur la 4G et la fibre, réclamés par les habitants, ont toujours été dans le sens de réduire les zones où ces technologies étaient absentes avec un objectif d'inclusion.

Le débat sur la 5G repose la question de cette uniformité et d'une politique nationale de déploiement.

Mais ne nous leurrons pas. Le monde continuera de déployer la 5G, quoiqu'en pensent les villages des vallées du Rhône, de la Garonne ou de l'Isère. Ce marché mondial financera la R&D sur les terminaux et les infrastructures. La Chine, en septembre 2020, a déjà plus de 110 millions d’utilisateurs de la 5G (chiffres China Mobile et China Telecom) et déploie environ 15.000 nouvelles stations de base 5G chaque semaine.

La France continuera donc certainement son processus, d'attribution puis de déploiement, dans les villes où les collectivités seront motrices. En tout cas c'est la volonté du gouvernement réaffirmée par le Président.

Mais, au-delà de toute considération électorale, on peut aussi considérer que ces territoires veulent peser plus sur le choix de l'aménagement numérique de leur territoire et estiment ne pas avoir assez d'information sur les implications à moyen terme des infrastructures de communication 5G. Un billet de GreenSI d'octobre 2019 appelait d'ailleurs à mieux gouverner les infrastructures numériques des villes et métropoles qui se développent largement et demandent une nouvelle gouvernance des données.

Ce type de refus, entre le local et le national, dans un monde où la technologie prend de plus en plus d'importance, n'est d'ailleurs pas nouveau. La France l'a connu ces dernières années avec les compteurs Linky, projet national qui a rencontré des oppositions de maires au niveau local.

Sur le plan international on a également rencontré ce type de refus. La France par exemple limite l'usage des caméras de vidéosurveillance (à la police) alors que de nombreux pays développent de multiples applications dans les villes, reposant sur l'analyse de flux de données (alerte sur des dépôts sauvages, accidents, calcul de la fréquentation...).

Ce qui est nouveau avec la 5G, c'est que les bénéfices du compteur Linky ou les images d'une caméra sont limités à une application, quand ceux de la 5G auront un impact sur toutes les applications puisque c'est une technologie d'infrastructure du territoire. Seule, elle ne sert à rien, coûte, et consomme de l'énergie. Ce sont les usages qui peuvent justifier son utilité.

Refuser la 5G est un choix qui ne sera pas neutre sur le plan du développement du territoire, puisqu'il s'appliquera à tous ceux – particuliers, touristes, entreprises – qui y vivront ou le traverseront quand ils auront besoin de ces infrastructures. La conséquence immédiate en sera des investissements plus risqués pour tous sur ces territoires, car la 5G s'inscrit aussi dans une dynamique nationale d'évolution des réseaux mobiles de communication à 10 ans.

Ce débat pose donc la question sur la gouvernance des choix d'infrastructures : nationaux et homogènes, ou locaux et hétérogènes.

On ne se souvient pas assez du démarrage de l'électricité et de la multitude de réseaux aux niveaux des communes, sans coordination nationale. Progressivement des syndicats intercommunaux vont se créer, développer un service public local, normaliser les technologies et permettre des échanges, puis l'État nationalisera les réseaux et créera EDF avec un service public national, pour ensuite le redécouper en production, transport et commercialisation ouverte à la concurrence.

L'exemple du transport ferroviaire est aussi intéressant. La SNCF, issue de la nationalisation de sociétés de transport régionales, qui a développé la technologie TGV, a progressivement abandonné la desserte des régions, au profit des TER, pour se concentrer sur le réseau national. L'équilibre réseau national et local est donc cherché sur chaque territoire.

Avec la 5G et l'ouverture des fréquences, l'État donne le droit à plusieurs opérateurs pour stimuler la concurrence, pour opérer et développer l'infrastructure, mais sans clairement intégrer l'échelon régional. Celui-ci profite du débat et des élections pour y rentrer.

Enfin se pose la question autour des usages. Que reproche t-on à cette technologie 5G ? Principalement de justifier le besoin d'un nouveau réseau et son impact environnemental, y compris sur les humains avec la question des ondes.

L'Agence national des fréquences (ANFR) a procédé à des simulations dans le 14e arrondissement de Paris qui tendent à montrer que l'arrivée de la 5G ne fera pas exploser les niveaux d'exposition aux ondes dans la bande 3,4-3,8 GHz. D'autre part, les bandes de fréquence des réseaux 2G et 3G seraient réutilisées par la 4G si la 5G ne se développe pas (et donc pas supprimées) car la saturation de la 4G est aussi devant nous. Ces résultats vont donc dans le sens de la 5G pour supporter à l'avenir les besoins de connectivités des habitants, quand ils votent avec leur smartphone, sont croissants. 

Sur le plan environnemental, une fois en régime de croisière, d'autres études montrent que les antennes 5G sont en théorie 20 fois moins énergivore par rapport à la 4G, rapporté au Go transmit. Mais les architectures 5G ont un nombre d'antennes supérieur à celui de la 4G. De plus il est certain que la 5G va stimuler des usages, rendant possible l'impossible en 4G comme le pilotage temps-réel d'une machine à distance. On peut aussi argumenter que passer de la 4G à la 5G va stimuler le changement de terminal, même si le marché de l'occasion est très solide et que ce changement se fera sur de nombreuses années. On voit donc bien qu'il n'y a pas de vérité et que ce sera une question de stimuler "les bons usages" voire interdire les autres. D'ailleurs, la Chine arrêterait sont réseau 5G la nuit en puisqu'il est moins utilisé, ce qui n'est pas le cas actuellement de la 4G.

Mais la question environnementale du numérique est toujours rendue compliquée avec la dualité que GreenSI résume à "Green IT versus IT for Green" :

  • "Green IT" c'est la recherche de la sobriété du numérique à tous les niveaux, du terminal au datacenter en passant par les applications et les réseaux de communication (que la 5G va impacter).
  • "IT for Green" c'est de reconnaître que les usages du numérique peuvent améliorer le bilan énergétique dans d'autres domaines, et depuis le confinement on a plus aucun mal à convaincre qu'un réseau de communication, et ses applications, suppriment du carbone sur les routes et dans les aéroports.

Or, un des problèmes à résoudre pour la transition énergétique est la capacité d'associer massivement au réseau électrique toutes les productions décentralisées que nous pourrions développer (éolien, solaire, ...) à l'échelle des bâtiments et des habitations. Quel réseau pourrait faire communiquer tout ces nouveaux objets connectés et piloter l'équilibre du réseau en temps réel ? La 5G est clairement un candidat pour cet usage de Smart grid, avec sa latence faible et la densité de communication qu'elle permet dans une cellule.

La question nous ramène finalement à celle des usages. Et avec la 5G, c'est moins ceux des particuliers que ceux des entreprises qu'il faut regarder et qui amèneront leur contribution "IT for Green".

Quand une infrastructure est disponible, comment réguler les usages pour ne pas "gaspiller" les services nécessairement limités rendus pas cette infrastructure, et stimuler les usages les plus vertueux par rapport à nos objectifs collectifs ? C'est vrai qu'entre une opération chirurgicale à distance qui peut sauver une vie et une partie d'un jeu vidéo immersif, qui consommeraient la même bande passante, on peut se poser la question.

En Chine, les usages d'optimisation des infrastructures ou des plate-formes logistiques sont multiples : un "port intelligent" à été construit à Qingdao en 2019 pour piloter des grues à distance, avec du haut débit et temps-réel (vidéo) sans oublier Xiamen Ocean Gate qui vise une totale automatisation avec des robots.

En France le port du Havre vient d'annoncer sa couverture avec la technologie de communication Lora depuis des antennes installées sur les principaux ponts (Tancarville, Normandie, ...) et donc pouvoir collecter des données en bas débit longue portée. Le contraste est frappant entre ces deux choix au même moment sur deux points de la planète, et nous montre que la compétitivité des territoires sera déterminée par celles de ses infrastructures numériques.

Si certains peuvent être tentés par le chemin des Amish depuis deux siècles, la France est encore à mi-chemin pour l'adoption opérationnelle d'une nouvelle infrastructure de communication ambiante que serait la 5G. 

vendredi 27 décembre 2019

La maturité de l'open data en Europe

Début décembre, le cinquième rapport sur la maturité de l'open data en Europe (Open Data Maturity Report 2019) a été publié sur le portail européen dédié à l'open data. Ce rapport est la référence pour observer factuellement le développement des données ouvertes dans l'Europe des 28. Il pose également les bases d'un modèle d'évaluation du niveau de maturité de cette ouverture par rapport à quatre dimensions: politique, portail, impact et qualité. Un modèle que l'entreprise pourrait d'ailleurs s'approprier pour apprécier sa propre ouverture dans le cadre de l'économie des plateformes.

La France s'y retrouve en bonne position dans le trio de tête des "Pionniers", avec l'Irlande et l'Espagne, devant les 3 autres groupes que sont les "Accélérateurs" (Fast-Tracker), les "Suiveurs" et les "Débutants", classés par rapport à la maturité de chaque État membre. Le nombre de pays du groupe "Accélérateur" est passé de 16 en 2018 à 8 en 2019, ce qui pour cette 5em édition segmente beaucoup plus le peloton de tête, au dessus des 70% de maturité.

Ce rapport a été publié pour la première fois en 2015. Cinq ans après le début de l'open data en France et juste après "l'euphorie" de la période 2012-2014 qui a conduit à la loi "République Numérique" en 2016, embarquant l'ouverture par défaut des données des collectivités de plus de 3.500 habitants. Le niveau de maturité global européen a continué d'augmenter de manière significative jusqu'en 2017. Après ces années d'accélération de la maturité des données ouvertes, l'Europe est maintenant entrée dans une phase de consolidation.


C'est bien sûr la phase la plus importante puisqu'elle permet de commencer à mesurer l'impact et la qualité de cette ouverture, deux dimensions ajoutées dans le rapport depuis l'an dernier.
En terme d'impact, l'enjeu est de mesurer la réutilisation des données ouvertes et l'impact de ces réutilisations dans quatre domaine : politique, social, environnemental et économique.

Le simple fait qu'un État, qu'une Métropole, qu'une commune ou qu'une administration s'intéresse à l'impact, voire mesure l'impact, de l'ouverture des données qu'elle produit, est déjà un signe de grande maturité.
Cet impact va se traduire par des applications, des produits ou des services, modifiés ou développés grâce à la publication de ces données, qui vont eux mêmes déboucher sur la valorisation de ces données, que ce soit des gains d'efficacité du service public ou des revenus pour des acteurs économiques.
La création de nouveaux services aux usagers est rendue possible par ces données, comme dans le Transport qui a développé des calculateurs d’itinéraires avec un réel impact sur les décisions de déplacement ou de consommation de loisirs des habitants. Les acteurs de service du territoire peuvent ainsi bénéficier de ces données en open data pour enrichir leurs offres et innover. Pour la collectivité l'enjeu est de faire que cela se traduise pour le territoire par des retombées locales et donc la possibilité d'inciter ces acteurs locaux à dégager ces externalités sur le territoire, et non ailleurs.

La perspective que, les territoires riches en données seront économiquement plus dynamiques que les autres, est certainement en train de se révéler à l'échelle territoriale, après que les GAFAs l'ait magistralement démontré avec leurs plateformes à un niveau plus global. La tendance à la "plateformisation de l'économie", se déclinera aussi à l'échelon local et pour l'efficacité du secteur public, ouvrant ainsi la porte aux collectivités qui sauront s'en saisir.

Pour GreenSI cela devrait d'ailleurs être le moteur principal, plus que l'ouverture parce que c'est dans la Loi. Certains collectivités l'ont bien compris, et s'organisent pour flécher les retombées de ces valorisations et en faire bénéficier leur territoire. 

On constate également dans ce rapport que la maturité amène une évolution de la quantité vers la qualité.
L'époque ou pour publier le plus de jeux de données on les éclatait pas commune pour en faire plus (x 30.000) est révolue ! Un jeu de données nationales accessibles avec une seule API, qui filtrera elle même le paramètre commune, sera plus facile à utiliser pour les ré-utilisateurs. Des ré-utilisateurs qui ont besoin d'être écoutés, que l'on réponde à leurs commentaires laissés sur les portails, bref, qu'une véritable communauté soit crée et animée autour de cette ré-utilisation et des ses nouveaux usages.

Les critères de réussite passent, de maîtriser la publication, condition nécessaire mais plus suffisante, à la réutilisation, qui seule peut créer de l'impact.

On constate que les États ont investi dans la gouvernance des données ouvertes pour garantir l’efficacité des publications et la réutilisation à tous les niveaux de leur gouvernement. Les portails open data nationaux, qui préfigurent les futures plateformes d'échanges de données, progressent avec une maturité moyenne de 67%. Mais surtout ils sont en train de s'approprier des outils classiques des entreprises comme l’analyse des comportements de leurs utilisateurs, les outils d'analyse Web et l'ouverture via des APIs.


Une gouvernance des données dédiée, complétée par l'émergence de nouveaux rôles comme les RSSI pour les aspects sécurité, les DPO pour les données personnelles et même des CDO - Chief Data Officer - dans de grandes collectivités, vont permettre aux administrations et collectivités d'articuler une véritable stratégie de maîtrise et d'ouverture des données. Une véritable intension et non uniquement respect du réglementaire.

Cette stratégie deviendra encore plus essentielle avec les développements des premières applications de l'intelligence artificielle dans les services publics et le développement des centres de pilotage intelligents des grandes agglomérations, à l'image de Dijon Métropole qui vient ce 19 décembre de créer un poste de "responsable de la gouvernance des données" et un "comité d'éthique sur la gouvernance des données urbaines", piloté par un élu.
Mais ce rapport nous montre aussi que plusieurs modèles de gouvernance existent et peuvent nous inspirer, à commencer par celui de l'Irlande, qui selon les critères de ce rapport, est la référence dans presque tous les domaines. 

samedi 14 décembre 2019

Nouvelles stratégies de plateformes business

Depuis quelques années GreenSI a sur son radar le sujet de la transformation du SI en plateformes technologiques (2017 - L'empire des mille plateformes, 2018 - Passer des applications aux plateformes, 2019 - Quatre plateformes pour un SI) et l'avènement à la DSI d'un modèle de gouvernance plus agile et orienté clients pour les gérer.

Cette semaine c'est le Cigref qui s'est penché sur le sujet et publie le rapport de son groupe de travail produit par les DSI de grandes entreprises françaises concernées par le sujet des nouvelles stratégies de plateformes business.

Ce billet mets en avant quelques aspects de ce rapport qui, pour GreenSI, sont structurant pour développer sa propre stratégie digitale et montrer le rôle de la DSI. 

Si on devait résumer ce rapport en quatre mots ce serait business, infrastructure, orientation données et écosystème.

Business, parce qu'il s'agit bien d'un moyen de développer l'entreprise via, la ou les plateformes digitales. C'est le domaine où la DSI se sent d'ailleurs parfois la moins légitime quand elle pense son SI au sein des murs de l'entreprise. Mais c'est bien sûr cette vision qu'il faut changer car dans l'économie numérique les interactions numériques avec les clients et partenaires vont largement au delà des murs de l'entreprise. Les plateformes aident cette nouvelle mission de la DSI que d'accompagner cette ouverture du système d'information.

Infrastructure, car concrètement c'est bien d'une infrastructure technique dont on parle, répartie entre les moyens propres de l'entreprise et ceux mis à disposition par des acteurs du Cloud proposant la connectivité, la scalabilité et la portée mondiale, en plus de l'hébergement des serveurs nécessaires aux applications de cette plateforme.

Data driven, parce que structurellement son architecture est orientée données, non cloisonnées à des domaines applicatifs, et pouvant circuler. Quand on pense plateforme, on s'écarte d'une structuration et d'une organisation en applications à laquelle on est habitués. Cela permet d'imaginer et de développer des services plus transverses, qui collent à l'expérience clients attendue et non à l'organisation interne de l'entreprise.

Écosystème, car la plateforme coordonne un ensemble d'acteurs, de parties prenantes ou de communautés, non limités à ceux internes à l'entreprise. C'est aussi la reconnaissance que les plateformes des entreprises vont de plus en plus interagir directement entre elles, pour assurer les transactions commerciales et rendre des services. Le dévelopement de l'IA va accélérer ces interdépendances par la mise à disposition "d'intelligences" réutilisées par d'autres.

A la racine du concept de plateforme, on retrouve dans un monde physique l'idée séculaire du marché, ou celle plus récente du grand magasin imaginé par Aristide Boucicaut, l'entrepreneur créateur du BonMarché, à l'époque aussi disrupteur qu'un GAFA de nos jours.

Dans le monde digital l'idée est aussi celle d'attirer, faire rencontrer et relier les gens ou entreprises pour leur permettre de faire des transactions et les "places de marché", ou "market places" comme Amazon permettent à ces vendeurs et acheteurs de se rencontrer et de conclure leur transaction.

Mais les produits digitaux permettent aussi de monétiser des services. Ainsi Uber est aussi une place de marché où s'échangent des trajets, Doctolib une place de marché où s'organisent des consultations, et les plateformes sociales de contenus comme Youtube ou les magasins d'applications comme l'AppStore, font aussi se rencontrer des marques, ou des développeurs, avec des clients.

Dans la mise en relation d'entreprises (B2B), et non de consommateurs directs (B2C) comme dans les cas précédents, on peut citer le moins connu Amazon Business qui est une "market place" pour les pros, mais également l'exemple cité par Jean-Christophe Lalanne, DSI d'Air France KLM co-pilote du rapport, avec la filiale AFIKLM. C'est un leader de la maintenance d'avions, de moteurs et de composants, qui exploite la quantité de données produites par les équipements modernes et propose à ses clients une plateforme de services digitaux autour de ces données techniques, neutre vis à vis des équipementiers.

Ces entreprises qui mettent en œuvre ces plateformes ont un business modèle centré sur la valorisation de la mise en relation au sein d'un écosystème et pour cela elles traitent massivement des données pour organiser ces rencontres, que ce soit en B2B ou B2C. Elles sont rémunérées par l'une, ou parfois les deux, parties qui se rencontrent dans chaque transaction. Valoriser des données clients n’est pas une nouveau, c’est le changement d’échelle rendu possible par de nouvelles infrastructures mondiales qui l'est. Notons que ce modèle dérange les régulateurs qui aiment bien des entreprises possédant tout leurs actifs (nuités, taxis, ...) et employant des salariés pour vendre une offre qui leur est propre.

Les plateformes ne sont bien sûr pas limitées aux GAFAs et toute entreprise peut se poser la question d'élaborer une stratégie de plateforme business pour développer son chiffre d'affaires. Certaines le feront d'ailleurs pour compenser la migration de leurs clients de ses canaux traditionnels vers des médias digitaux. 

Ce rapport pose quatre scénarios pour décider de développer une plateforme ou de rejoindre une plateforme existante, car l'économie des plateformes vise à la consolidation et il y aura peu de plateformes gagnantes rentables par secteur (2 ou 3 pour les experts).


Si l’entreprise choisi de ne pas rejoindre une plateforme dominante elle doit alors développer sa propre plateforme, avec ses partenaires, et entre defacto en conflit frontal avec la plateforme dominante. Accor a par exemple lancé sa propre plateforme, ALL, qui regroupe les nuités de tous ses chaînes hôtelières mais également de tous les hôteliers indépendants ou plus petit qui ne veulent pas aller uniquement via Booking, ou un site Expedia, dont le pouvoir de négocier augmente fortement vis-à-vis des hôtels.

Le secteur de la "nuitée digitalisée" est intéressant car les particuliers peuvent aussi proposer leur chambre via une plateforme B2C comme AirBnB, et l'hôtel ne peut non plus se priver des agences traditionnelles, ce qui montre la complexité de ces nouvelles stratégies de plateformes, et le lien entre B2C et B2B.

Quand l’entreprise choisit de faire allégeance, trois positionnements s’ouvrent à elle, l’évitement, le partage ou la protection.

Dans le premier cas elle accepte le modèle imposé par la plateforme et se reconfigure pour exceller avec ces nouveaux critères. Elle devient alors très dépendante d'un modèle qui change régulièrement ses algorithmes comme ceux de Google ou Uber. Elle investi donc sur la compréhension et la maîtrise de ces algorithmes externes.

Dans le second cas elle s'affiche partenaire de la plateforme, comme Monoprix qui livre des produits frais à sa marque vendus par Amazon Fresh. Ce partage peut rester gagnant ou se retourner pour l'un des deux acteurs, y compris Amazon, puisque Monoprix peut changer de stratégie après avoir appris au côté du géant mondial de la distribution.

Enfin la protection est un lien d'allégeance qui nous ramène à la féodalité, aux vassaux et aux alliances. L'entreprise peut retrouver un certain pouvoir en étant un client important de la plateforme qui lui assure une certain promotion dans son secteur.

Pour chacune de ces stratégies le rôle de la DSI sera plus ou moins fort, allant du raccordement du SI pour absorber en temps réel les transactions et les données clients, au développement complet d'une plateforme pour l'écosystème de l'entreprise. 

Mais pour cela, elle doit déjà avoir créé le niveau de confiance avec les métiers pour être impliquée dès la conception de cette stratégie, puisque la technologie et le business y sont indissociables. Puis avec la croissance des revenus de la plateforme, cela lui demandera d'engager son propre programme de transformation car la gouvernance, les compétences, les choix techniques et même la culture, pour travailler au sein d'un écosystème ouvert, n'ont rien à voir avec les pratiques historiques de l'IT nées dans un monde régalien et fermé (voir Animer, est le nouveau rôle du DSI).

Si vous ne savez pas quoi lire ces prochaines vacances, demandez vous quelle devrait être la stratégie plateforme business de votre entreprise ;-)

lundi 11 novembre 2019

De l'Open data à la stratégie de données


La loi pour une République numérique a été promulguée le 7 octobre 2016. Elle visait à donner une longueur d'avance à la France dans le domaine du numérique, en favorisant une politique d'ouverture des données et des connaissances, et en adoptant une approche "progressiste" du numérique qui renforce le pouvoir d'agir et les droits des individus dans un monde numérique.
La loi conforte aussi le rôle de l'État et des collectivités locales pour ouvrir l'accès aux données les concernant (mobilité, environnement, alimentaire,...) afin de permettre à des entreprises, ou des administrations, de leur apporter une plus-value avec des services qui les réutilisent.
Trois ans plus tard, ces objectifs restent encore bien loin devant, notamment pour le volet open data avec le constat de données publiques encore peu ouvertes à des formats facilement réutilisables par tout un chacun. Dans un billet précédent, GreenSI s'était posé la question si l'open data ne s'essoufflait pas, tout en constatant une effervescence pour les échanges de données au sein d'écosystèmes fermés et les premières applications opérationnelles des villes intelligentes.

Mais compte tenu d'autres développements récents comme le RGPD ou celui des plateformes numériques qui valorisent les données et plus particulièrement de l'intelligence artificielle, on peut quand même se poser la question si ces objectifs sont encore d'actualité en France pour avoir une longueur d'avance dans le numérique. 

Le ralentissement de la locomotive anglo-saxonne lancée en 2008, depuis le départ de l'administration Obama (Open Government Initiative) et l'enlisement du Royaume-Unis dans le Brexit, deux moteurs de l'open data de la première heure, n'est certainement pas étranger à cet essoufflement français. L'Europe a aussi cherché à insuffler une nouvelle dynamique pour l'open data mais son projet majeur reste plus le RGPD que l'OGI. Enfin, les changements à la DINSIC (départ d'Henri Verdier) et le remplacement de Mounir Majoubi par Cédric O au secrétariat du numérique, n'ont certainement pas non plus facilité la continuité des projets.

Cette semaine, un collectif d'acteurs engagés de la première heure dans l'ouverture des données, publie une tribune dans les Echos pour dénoncer (et confirmer) ce ralentissement. Ils appellent à la mise en œuvre effective de l'ouverture dans certains secteurs (tous les décrets d'application ne sont pas encore signés) pour éviter de limiter les bienfaits de l'Open Data, au détriment des citoyens. 

Pour montrer tout le potentiel économique de l'open data, GreenSI prends l'exemple des applications mobiles qui permettent d’évaluer la qualité nutritionnelle des produits. C'est un cas d'école du pouvoir des données ouvertes traité dans un billet de 2018 (La FoodTech propose de scanner pour mieux manger!).
Aujourd'hui un français sur six les utilises.
Tout a commencé avec une base de données ouvertes, Open Food Facts, qui aurait pu être l'open data d'une administration en charge de contrôler les produits. Elle a été constitué par des citoyens engagés, mais le leader qui a su déclencher l'étincelle de l'adoption massive des français c'est Yuka, avec 11 millions d'utilisateurs en France en seulement deux ans. 

Yuka a également ouvert la voie à de multiples concurrents qui cherchent à se différencier par les usages de ces données. Les derniers en date sont, la marque "C qui le patron" qui lance "C'est quoi ce produit ?" et l'association "60 millions de consommateurs". Pourtant ces deux marques sont depuis longtemps bien ancrées dans la transparence et la relation directe avec les consommateurs lors de leur achat, mais elles n'ont pas vu venir ou elles n'ont pas pensé au "scan mobile". Elles ont été réveillées par l'innovation de Yuka !
Mais pour répondre à cette concurrence, Yuka a stoppé d'enrichir Open Food Facts avec ses propres retours de consommateurs via son application mobile, car elle alimente aussi ses concurrents.  
Cette petite bataille qui s'organise autour de la donnée et les concurrents qui amènent également de nouvelles sources de données (supermarchés, mesgouts.fr, toxicologie, ...) démontrent que les données ont de la valeur pour ceux qui savent les exploiter, et que la source open data n'est que le début d'une longue histoire de valorisation.

Le partage de données au sein d'écosystèmes (produits alimentaires, qualité de l'environnement, agriculture, ...) développe donc des externalités positives pour tous et stimule l'innovation et les nouveaux usages. Mais on voit que la valeur est dans celui qui a la capacité à avoir les données les plus complète et de qualité, quitte à les collecter avec son propre réseau d'ambassadeurs.

Maintenant, force est de constater qu'en 3 ans de loi Lemaire et 10 ans d'open data, il y a encore peu d'exemples issus des données publiques des administrations ou des collectivités locales, aussi impactant que cette simple base de données nutritionnelle.

L'association OpenDataFrance a d'ailleurs rassemblé sur son site les meilleurs réutilisations pour les partager largement et donner des idées aux autres. Les démarches efficaces reposent sur des données mises à jour régulièrement et disponibles à la demande. Finalement la question de l'ouverture est secondaire devant celle des moyens de production des données.
Mais pour les collectivités, les plus actives pour l'ouverture des données et depuis longtemps, leur ancrage sur un territoire limite leur champ de collecte de données, ce qui réduit d'autant l'impact de leur ouverture. Ainsi, pour produire un "service national" disponible partout, il faut collecter les données de toutes les collectivités, ce qui n'est pas si simple. Et si on ne le fait pas la valeur de l'application qui les utilise en est proportionnellement réduite.

Par exemple, en restant dans l'alimentaire, on peut citer les échanges de données des menus des cantines publiques ou privés utilisés par les applications scolaires ou dédiées. Ces échanges ne sont pas normalisées au niveau national et chaque application locale réinvente le fil à couper le beurre pour quelques milliers d'utilisateurs, quand à l'autre extrême un milliard de chinois utilisent la même application pour tout, Wechat. Il est peut-être temps de changer d'échelle !

Pour GreenSI l'open data doit être abordé plus stratégiquement et pas uniquement dans les lignes directrice d'une loi :
  • Plus que l'ouverture c'est la production de données publiques de qualité, et donc les moyens associés, qui produisent des externalités,
  • Les systèmes d'information doivent basculer vers des architectures orientées data pour aller vers des échanges sans rupture. Passer d'une logique de stock à une logique de flux.
  • La valorisation des données seule permettra évoluer vers des modèles durables, démontrés, et ainsi éviter l'écueil du gaspillage d'argent public.
La tendance à l'ouverture des données est stimulée par l'économie des plateformes. L'open data doit s'inscrire dans cette approche qui est aussi stratégique pour le secteur public que le secteur privé. 
 
Les entreprises agiles à croissance rapide opèrent des plateformes qui maîtrisent les échanges de données temps réel et en automatise les processus de relation avec leurs clients ou leurs fournisseurs. L'open data ne doit pas s'arrêter au contexte règlementaire d'ouverture, mais chercher à s'inscrire dans les premiers développements de ces nouveaux écosystèmes, par la qualité de sa production de données et le soucis de leur réutilisation. Deux angles morts actuels de la loi.
Et pourquoi pas (une idée qui peut déranger!): les fonctionnaires en charge de leur production, évalués sur les résultats de leur réutilisation ? La boucle serait bouclée.

Quand c'est une collectivité qui initie ces échanges, elle pourra ainsi stimuler le développement économique sur son territoire et mettre en cohérence l'open data avec sa politique numérique, de performance et de développement.
Les plateformes sont des modèles d'affaires dont le cœur réside dans la data. C'est pour cette raison qu'il faut rapidement passer de la logique réglementaire à celle de la création d'un écosystème au bénéfice de chacun, public comme privé. Dans le secteur public ces modèles permettent d'améliorer la performance et ne sont pas réservés au privé. C'est donc dans la perspective d'améliorer la circulation des informations au bénéfice de chacun dans l'écosystème, que s'imaginent les échanges de données sur les territoires, par exemple dans le cadre de l'économie circulaire structurellement transverse.

Enfin la valorisation des données est aussi une opportunité pour les collectivités, pour financer leurs coûts de traitements, qui ne feront qu'augmenter. Car l'open data demande de maîtriser l'ouverture des systèmes d'information, la qualité de données ré-exploitées en externe par des non spécialistes, et parfois l'anonymisation imposée par le nouveau RGPD. Or on sait que la quantité de données nécessaires ou traitées augmente dans tous les domaines, et donc les quantités de données à ouvrir vont également augmenter.

Avec le recul, on peut se demander si l'open data, au lieu d'être abordé par la loi, n'aurait pas du être abordé simplement comme la transformation digitale du secteur public.
Les acteurs publics constatent qu'ils ne peuvent se soustraire aux évolutions du numérique et de la société vers de nouveaux modèles plus agiles et plus ouverts. C'est une tendance de fond. Ils ne peuvent non plus empêcher la collecte massive de données, y compris d’intérêt général, qui tôt ou tard seront rendues accessibles. L'open data est donc un fil rouge à suivre pour cette transformation et en être acteur sinon d’autres le feront à leur place. Mais cet open data ressemblera plus à une stratégie digitale publique, une stratégie de gouvernance des données, qu'aux simples obligations d'une loi.

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