dimanche 18 juillet 2021

Guerre des plateformes : Netflix ouvre le jeu

GreenSI avait analysé la stratégie de plateforme de Netflix en 2019.

Ancien loueur de films DVD par correspondance fin des années 1990, il a pivoté dans le streaming vidéo dans les années 2010, après avoir terrassé le champion Blockbuster et son réseau de boutiques. Pour Netflix, basculer dans le Cloud, c'était un changement de logistique pour remplacer, le support DVD et son acheminent (le service postal), par un média unique : Internet. Cette bascule a été payante et Netflix s'est imposé mondialement avec sa plateforme de vidéo à la demande pour un abonnement mensuel.

Dix ans plus tard, Disney+ montrait son nez et certains prédisaient même la fin Netflix, comme Yahoo s'est progressivement éclipsé devant Google dans la recherche sur Internet et la valorisation des données. Mais Netflix avait déjà travaillé son catalogue et s'est transformé en producteur de contenu. Sa plateforme qui a tant de valeur, repose sur des services externes et notamment AWS.

 

Toutes les stratégies digitales de "plateformisation" se construisent principalement sur la capacité croissante de mise en relation, une obsession pour une expérience utilisateur hors normes et une approche agile qui lance régulièrement de nouveaux produits. Avant d'être ce leader mondial du commerce électronique, Amazon n'avait que l'onglet "books" sur son site, puis a développé une par une les catégories, en renforçant sa plateforme logistique et l'écosystème de boutiques partenaires.

La question que se posait GreenSI à propos de Netflix, c’était quel serait son prochain stade de développement ?

On voyait clairement que Netflix testait l'interactivité dans des séries comme "Carmen Sandiego" et "Black Mirror" (Bandersnatch)  permettant de "choisir sa propre aventure". Une interactivité en temps réel qui n'est pas neutre sur l'architecture de sa plateforme et rompt avec le simple streaming unidirectionnel.

Cette semaine Netflix s'est un peu plus dévoilé dans l'interactivité, avec des signes captés par Bloomberg qui montrent que Netflix se prépare à proposer des jeux vidéos sur sa plateforme de streaming.

Et comme cela ne s'improvise pas, c'est Mike Verdu qui sera chargé de développer cette activité.

Son profil LinkedIn coche toutes les cases : un ancien d'Electronic Arts (Sims), une expérience de studios de jeux et en dernier de Facebook où il était VP du contenu en réalité augmentée et virtuelle. On sait que Facebook s'intéresse aux univers virtuels depuis le rachat d'Oculus en 2014 et a fait grandir tout un écosystème de développeurs pour produire des jeux pour sa plateforme AR/VR Oculus. Certes, ce n'est pas encore un carton pour Facebook malgré ses investissements, mais justement Mike sait certainement quelles sont les fausses bonnes idées dans les jeux en lignes ;-)

Certains spécialistes des rumeurs sont même allés fouiller dans le code de l'application iOS de Netflix, pour y dénicher des traces. Ainsi, sur le fil Twitter de @stevemoser on peut trouver le logo d'un "Netflix Game" et l'image de manettes de jeux de Sony qui pourraient suggérer un partenariat dans ce domaine... 

Et puis Reed Hastings, l'un des deux cofondateurs, avait aussi déclaré dans une interview que le jeu Battle-Royale de Fortnite était un de ses concurrents... en temps de connexion de ses abonnés ! Toutes ces informations convergent donc vers une offre de jeux vidéo de Netflix directement sur la plateforme de streaming, dans le cadre de ses abonnements actuels. 

L'idée d'une plateforme de jeux en streaming n'est pas neuve.

Sortie fin 2019, le service de jeux de GoogleStadia, est une plateforme de jeux vidéo à la demande en streaming dans le cloud. Elle bénéficie du savoir faire et la puissance GPU de Google dans le Cloud et est intégrée aux autres services, notamment YouTube. Côté utilisateurs il ne faut qu'une simple manette de jeux connectée à internet - que Google a produit lui-même - avec un débit ADSL. À terme on voit la synergie avec les Chromecasts et les Android-TV qui transforment nos vieux téléviseurs, en TV connectées. Le modèle économique est celui de Netflix, l'abonnement mensuel, et non l'achat de jeux comme avec les consoles et les standards actuels du marché des jeux vidéo dominé par SonyMicrosoft et Nintendo.

Malgré ce pédigrée d'exception et une période tout aussi exceptionnelle pour son lancement - 2020 et les confinements successifs mondiaux - Stadia n'a pas encore décollé alors que le marché des jeux vidéo n'a jamais été aussi dynamique. Fin d'année dernière, Google a même fermé deux studios et revu son organisation.

Son positionnement de joueurs ciblés et son catalogue de jeux n'étaient peut-être pas alignés. Et puis la bascule d'un modèle de possession, à un modèle de location, prends du temps dans toutes les industries. Pour l'instant Google n'a donc pas trouvé la clef pour révolutionner le jeu vidéo et va certainement plus s'appuyer sur YouTube à l'avenir.

Netflix est donc clairement en train d'essayer de prendre de vitesse Google, plutôt que les ténors des consoles.

Mais ce service intégré à un abonnement VOD lui permet aussi se différencier par rapport à ses concurrents directs, Amazon Prime et Disney+, mais aussi HBO aux États-Unis, qui continuent de progresser (derniers chiffres du streaming sur ZDnet). Voire Netflix peut proposer une option et augmenter ses tarifs, quand ses concurrents ne reposent que sur la VOD aujourd'hui. Disney, pourtant la plus grande société de divertissement au monde, n'a jamais réussi à développer ses activités de jeux en interne, malgré ses efforts.

Enfin, c'est clairement un moyen de renforcer l'ancrage de sa plateforme, en augmentant le temps passé par ses abonnés. Les jeux et les séries ne sont d'ailleurs peut-être pas consommés au même moment de la journée, donc n'entrent pas en conflit. Si le temps passé sur Netflix augmente, indirectement cela réduira les partages de comptes, car ce partage ne repose que sur le fait qu'un abonnement est rarement utilisé plus de 4 heures par jour. Au-final, cela pourrait donc aussi augmenter le nombre d'abonnements à la plateforme.

En attendant les détails de la confirmation de cette stratégie, très cohérente avec son développement, on observe que le chemin pour Netflix est étroit. La tentative de Google à trouver un modèle dans le streaming de jeux vidéo et les échecs successifs de Disney à développer ses activités de jeux en interne, seront certainement riches d'enseignements.

Mais ce qui est sûr, c'est que les plateformes évoluent et se renouvellent en permanence. C'est cette dynamique qui fait l'intérêt de la compétition et stimule l'innovation. Ne les regardez donc jamais comme des modèles figés quand vous les intégrez dans vos stratégies.

lundi 18 novembre 2019

Disney+ : bienvenue dans le monde digital

Disney+ a été lancé aux États-Unis, Canada et Pays-bas, par la Walt Disney Company. C'est une plateforme de vidéo à la demande qui promet d'accéder à l'impressionnant catalogue du premier groupe de divertissement au Monde après ses multiples acquisitions (ABC-cable, Fox, Pixar, Marvel, Lucas Film, ...).
C'est fait ! Cette semaine 

C'est en 2017 que le DG Bob Iger a annoncé cette nouvelle orientation stratégique avec le lancement prévu en 2019 d'un service de vidéo à la demande, concurrent de Netflix.
Mais même en étant numéro un mondial, on ne s'improvise pas "streamer de contenu sur Internet". C'est un sujet 100% technologique, très loin du fond de commerce du studio. On assiste donc bien là à une transformation digitale de grande ampleur pour la Walt Disney Company, plus encline jusqu'à présent à distiller son catalogue au compte goutte qu'a piloter une plateforme mondiale de diffusion massive.

En terme de modèle économique, Disney a également déjà tenté l'expérience de l'abonnement avec ESPN (chaînes de sport) mais n'a pas résisté à l'érosion progressive de ses abonnés. C'est donc un double challenge technologique et business modèle qui attend le groupe.
 
Netflix, la cible annoncée, est née dans la location de DVD distribués par courrier, ce qui lui a donné l'expérience client de la VOD et des goûts des utilisateurs, puis a développé les 10 années suivantes une plateforme SVOD, reposant sur AWS, pour distribuer le contenu par Internet. Ayant sous-traité ses "tuyaux", c'est devenu un producteur de contenu, notamment de séries, pour les alimenter et son catalogue est plus vaste que celui de Disney. Aujourd'hui, Netflix représente environ 23% du trafic de l'Internet - Google "seulement" 17% -, selon l'Arcep (étude 2019).

C'est donc un travail qui prendra du temps à Disney pour accéder à une part de marché de 23% du trafic mondial de l'internet !

Mais comme la SVOD est en croissance, le sujet est moins de récupérer massivement les parts de marché de Netflix que de développer la SVOD plus loin avec de nouveaux utilisateurs et de nouveaux usages. Le blog "Digital Home Révolution" de Pascal Lechevalier est une référence sur ce sujet, notamment le dernier billet sur les perspectives du marché américain avant l'arrivée de Disney+.

Pour répondre à ce challenge, la Walt Disney Company a progressivement racheté la majorité dans la société technologique BAMTech (en tout au moins 3 milliards de dollars) pour faire l'acquisition de la compétence et des plateformes du streaming. Cette technologie a été conçue en 2016 pour la diffusion en streaming d'évènements sportifs à la demande. En Europe, BAMTech a comme premier client Eurosport. Notons que BAMTech est aussi une option pour Disney pour relancer son réseau ESPN en perte de vitesse avec une offre sports câble + à la demande (c'était à priori la raison annoncée de l'investissement dans BAMTech avant la nouvelle stratégie).

Les estimations pour Disney+ avant le lancement étaient de 8 millions d'abonnés à fin 2019 alors que Disney+ en a revendiqué 10 millions dès les premières 24h. Donc sans surprise la force du catalogue mis en avant autour de Marvel, le prix agressif de $6,99 par mois et la sortie originale d'une série dans l'univers Star Wars (The Mandalorian) ont fait le job, comme on dit au Québec. Mais est-ce une bonne nouvelle ?

Mais les abonnements à la demande que l'on peut résilier presque quand on veut, font que le succès de Disney+ ne sera durablement assuré que si l'expérience des utilisateurs est bonne. Et sur ce point, Disney+ s'est pris de plein fouet les affres du digital :
  • le maintient de la performance technique de la plateforme avec la montée en charge,
  • la capacité du support utilisateur à être efficace pour traiter en ligne les problèmes des clients qui après avoir payé sont en galère,
  • la sécurisation de ses activités qui, vu le buzz médiatique, ont également attiré les pirates.
Mais, mis à part les messages d'erreurs et de reconnaître avec un tweet un "couac" suite à l'afflux de plus d'utilisateurs qu'attendus, Disney+ n'a pas communiqué officiellement sur ces difficultés qui persistent. GreenSI est donc allé explorer les données factuelles des réseaux d'utilisateurs de ces quatre derniers jours pour essayer de tirer des enseignements sur cet apprentissage du digital par une société née en 1923.

Concernant les performances, un site de référence est downdetector. Disney+ y est en haut du hit parade des sites à problèmes depuis son lancement.
"Par chance" Netflix avait un problème samedi en Europe ce qui nous donne une belle référence sur la période. La comparaison du nombre d'incidents du samedi 16 novembre, proportionnellement au nombre de clients (10 millions versus 160 millions pour Netflix), montre que le niveau d'incident relatif par rapport à Netflix est 140 fois supérieur. Donc aucun doute sur une expérience de streaming dégradée vu des clients américains au service.

Les problèmes sont à la fois la qualité du streaming (53%)  et un problème de login (46%). GreenSI s'est même demandé si une régulation de l'accès à la demande (files d'attentes) n'avait pas été mise en place volontairement par Disney pour ne pas effondrer plus les performances du streaming perçues par les abonnés. Aucune annonce n'a été faite par Disney pour dire si le problème réside dans les serveurs frontaux qui délivrent le service ou sur le backbone de streaming.
 
Dimanche soir au moment où j'écris ces lignes Disney+ est toujours en haut du classement.
L'application mobile sortie avec l'ouverture du service et qui permet de télécharger les films et de les regarder sur son mobile a été téléchargée plus de 3 millions de fois en 24h selon le site Apptopia et 1,3 million d’heures de contenu ont été téléchargés dès le premier jour. Comparativement il est estimé que les utilisateurs de Netflix -16 fois plus nombreux - ont regardé 6 millions d’heures de contenu le même jour. L'usage de Disney+ sur mobile serait donc 3,5 fois celui de Netflix ?

Une hypothèse de GreenSI: les problèmes de connexions ne sont certainement pas étrangers à ce changement massif d'usage et une partie des utilisateurs se seraient alors vraisemblablement déportés sur le mobile et auront téléchargé leur film au lieu de le regarder en streaming.
Sur le plan du service client, Twitter reste la référence pour voir l'impact tel que perçu par les utilisateurs.
Les hashtags #DisneyPlusDown, #DisneySucks et #DisneyPlusFail sont encore largement utilisés. Les utilisateurs se plaignent du service client difficile à joindre et des déconnections régulières du service, peut-être parfois à cause de leur propre installation, mais clairement Disney+ ne s'est pas préparé à traiter autant de demandes de clients qu'il a maintenant en direct.

Sur le plan du catalogue des films, Star Wars c'était pour la vitrine du lancement mais tout le monde attendait l'émission quasi-religieuse outre Atlantique: les Simpson!

Disney+ avait annoncé mettre en ligne les 30 saisons d'épisodes à la demande - une première - mais a certainement loupé que la majorité de ses clients digitaux regardait avec un téléviseur grand écran 16:9, alors que le format d’image initial de l’émission est de 4:3. Les images ont donc été étirées dans le flux et les fans sont maintenant vent debout contre Disney+. Mais la réaction de Disney a été immédiate qui a annoncé que ce sera rectifié en 2020.
Enfin les pirates informatiques sont aussi venus tester la nouvelle plateforme en récupérant des comptes d'utilisateurs Disney+, certainement imprudents avec leur mot de passe, et en les revendant sur le net de 3 à 11 dollars comme le révèle l'enquête de ZDNet aux États-Unis. Pour le malheureux utilisateur qui s'est fait prendre son compte sans le savoir, le résultat est le même: il est déconnecté de tous ses appareils par le pirate qui change son email et son mot de passe. A lui d'expliquer son problème au service client... s'il arrive à les joindre !
L'expérience utilisateur sur Disney+ a été fortement secouée par ce lancement massif.

Porto Rico prévu le 12 novembre a été reporté d'une semaine et va se retrouver avec la prochaine vague : Nouvelle Zélande et l'Australie le 19 novembre. Une nouvelle semaine test arrive donc pour Disney+. Le digital est un nouveau métier qui s'apprend, mais il va falloir l'apprendre vite à la vue du calendrier de déploiement. On saura alors si la stratégie "big bang" de Bob Iger ("We're going to launch big, and we're going to launch hot) était la meilleur pour conduire ce changement.
En tout cas, bienvenue dans le monde digital !

jeudi 31 octobre 2019

Le projet SmartCity de Google à Toronto repart

La ville de Toronto est en train d'expérimenter une nouvelle approche pour son développement : et si elle confiait à une entreprise privée tout un nouveau quartier à développer, celui de Quayside?
Quayside, ce n'est qu'une partie de la zone en bord de lac en total réaménagement à Toronto, mais c'est celle qui fait le plus couler d'encre car cette entreprise privée, c'est Sidewalk Labs, une filiale de Google (Alphabet). 
Don't be evil!

Faisant rapidement le lien avec le développement de sa maison mère qui a offert un service gratuit de recherche contre une valorisation des données personnelles, ce qui en a fait le leader mondial de la publicité en ligne, toutes les mauvaises intentions cachées sont alors données à Sidewalk Labs pour la création de ce nouveau quartier. Sa démarche de design est pourtant ouverte.
Le mouvement d'opposition baptisé #BlockSidewalk s'inquiète notamment du risque de s'approprier l'espace public. Il parle d'une ville truffée de capteurs, et de leur utilisation par le géant de l'Internet, qui plus est, un américain (et non canadien) posant une menace pour la vie privée des habitants de ce quartier et pour la souveraineté du Canada plus largement. Outch !

Ceci n'est pas sans rappeler en France les oppositions récentes de la CNIL à des usages de reconnaissance faciale pour assurer la sécurité à l'entrée de deux lycées, ou l'écoute des bruits de la ville pour identifier les coups de feu. Les villes intelligentes sont un nouvel objet qu'il faut s'approprier et parfois certains aimeraient bien qu'elles soient un peu moins... intelligentes ("qui a la faculté de connaître et de comprendre") !

Sans surprise, à peine la phase de design entamée, ce projet faisait déjà des vagues, et pour un quartier en bord de lac, il a bien failli tomber à l'eau.
Mais finalement ce 31 octobre 2019 un accord a été trouvé entre la ville de Toronto et Sidewalk Labs. Malgré l'opposition grandissante, Sidewalk Labs a su faire les concessions pour rester en lice dans cette dernière ligne droite avec une attribution finale attendue en 2020. 

Quayside c'est bien un projet d'innovation qui doit réinventer la ville et ses services au niveau d'un quartier (en plus bien délimité par des quais). Avec ce projet, GreenSI observe dans le domaine public, ce phénomène "d'hybridation" bien connu dans le secteur privé quand les acteurs traditionnels ou historiques font une place à des acteurs du numérique qui maîtrisent d'autres technologies et d'autres approches de l'innovation. Ou alors quand BlablaCar  rachète Ouibus à la SNCF, dans le cadre d'un partenariat pour le développer plus vite qu'elle ne sait le faire.

On a aussi vu  cette hybridation dans les banques ou dans les assurances, qui ont ouvert des sites d'incubation de startups ou de projets, comme le "Village by CA", ou des "Hub digitaux" ouverts à l'open-innovation pour apprendre à travailler différemment en intégrant des personnes qui pensent autrement. Mais l'hybridation marche dans les deux sens. C'est également la transformation des acteurs du numérique qui se heurtent (ou découvrent) leur impact sociétal et doivent composer avec pour contribuer positivement à la collectivité.

Les grandes métropoles recherchent maintenant toutes les compétences, bien au delà des techniques de l'architecture et de l'urbanisme actuel, pour aborder la transformation digitale et environnementales. En 2020, la ville se pense avec ses usages, avec un modèle économique durable pour son fonctionnement (énergie, entretien, environnement,...) et se co-construit avec les citoyens et la collectivité. Ce projet Quayside à Toronto en est l'illustration grandeur réelle dans une métropole de 3 millions d'habitants.

Tout commence avec les challenges auxquels les villes sont confrontées. Comment se réinventer en apportant une réponse durable pour réduire le trafic qui explose, notamment avec les livraisons du e-commerce, pour mieux maîtriser l'énergie, ou s'adapter tout au long de la journée aux différents usages et libérer des espaces communs pour que se développent des communautés et le bien vivre ensemble ?

La ville de New York vient de révéler le chiffre impressionnant d'un million de paquets livrés chaque jour, ce qui désorganise totalement sa circulation urbaine (camions en double file, tri des paquets sur les trottoirs,...) et montre que tous les plans à dix ans qui peuvent être élaborés par les villes peuvent être rendus obsolètes très rapidement par de nouveaux services qu'elles ne pilotent pas, voire qu'elles ne gouvernent plus (34% d'infractions de stationnement en plus à New York, sans effet car ces coûts sont intégrés dans les business modèles de la livraison !). Et ce n'est qu'un début car les délais moyens des livraisons continuent de baisser : Amazon, qui donne le la, veut passer à 24h pour un paquet standard et à 'heure pour les produits frais. Les résultats moins bons que prévus annoncés cette semaine, sont liés à l'augmentation des coûts de cette livraison du kilomètre final dans des délais courts, mais c'est un choix stratégique du géant.

Le réseau Internet a fêté ses 50 ans le 29 octobre (le web lui n'a que 30 ans) depuis son premier message entre les universités UCLA et Stanford, qui allait donner naissance à Arpanet militaire, puis Internet dans le domaine civil. Il aura bouleversé tous les modes de communication et développé de nouveaux espaces d'expression et de collaboration. L'impact d'Internet sur les villes et les métropoles est majeur, et n'a peut être pas encore été totalement intégré par les urbanistes.

Faisant partie du problème, Internet est aussi la solution en devenant le moyen de changer de modèle pour la ville. Elle peut façonner la ville comme l'automobile a façonné les villes que l'on connait, et l'électricité celles juste avant.

Si on revient à Toronto, avec le recul, s'associer à Google et à son expertise de l'Internet (certes très envahissante), n'est pas une si mauvaise idée voire même une très bonne idée pour la ville de Toronto qui est la première à le tenter. En tout cas, cette phase de bientôt deux ans de projet aura certainement été un catalyseur pour la ville, pour savoir ce qu'elle voulait et ce qu'elle ne voulait pas pour son avenir.

La première présentation publique a eu lieu fin 2017, et des phases de design avec les citoyens un an plus tard. Une longue année, mais qui est peut-être passée un peu vite (à l'échelle des standards des villes), sans mesurer les efforts de conduite des changements qui seraient nécessaires pour faire accepter l'idée d'une ville reposant sur une conception différente, et pour construire une gouvernance publique dans ce projet afin d'assurer son acceptabilité par tous.

En juillet 2019, après cette phase d'idéation, de concertation et de conception, le projet de "Smart City" de Sidewalk Labs pour Toronto a été dévoilé. On peut trouver sur le site dédié au projet les centaines de pages de ce travail qui ne manqueront pas d'inspirer d'autres villes... et certainement d'autres billets de GreenSI.


En terme d'approche, ce schéma d'urbanisation numérique de la ville présenté avec ses couches horizontales classique pour une architecte SI (équipement, connectivité, data, portails, applications) et la question brûlante de l'interopérabilité sur chaque couche, a dû laisser plus d'un architecte urbaniste perplexe. Et pourtant c'est bien cela qui manque dans les maisons, les bâtiments et bien sûr les villes où tout n'est pas compatible, fortement dépendant du constructeur ou de l'équipementier, ce qui complexifie la gestion ultérieure et réduit l'intérêt une fois construit. D'ailleurs de nouvelles normes se développent dans ce sens, entre autres celles de l'ISO ou de la Smart Building Alliance, mais sont encore loin d'être répandues dans l'industrie de la construction.

En trompe l'œil des projets ambitieux de villes intelligentes, se cache la transformation de l'industrie de la construction, pour justement des constructions au design beaucoup moins artistique et beaucoup plus intelligent
La réponse de Google est en partie technologique puisque c'est dans son ADN, mais son projet va au delà en abordant ce nouveau quartier comme un ensemble cohérent et reconfigurable. On va y retrouver des voitures autonomes, une meilleure gestion de l'énergie pour chauffer les pistes cyclables l'hiver (éviter le gel) ou les édifices. On y trouve également une infrastructure souterraine pour les livraisons à domicile, avec un centre logistique dédié pour améliorer le trafic urbain et la qualité de l'air. Et là on ne peut s'empêcher de repenser à New York.

Le design de Sidewalk Labs prévoit des tunnels pour relier les immeubles et des zones de chargement et déchargement, de collecte des ordures ménagères, affichant une réduction de 78% de la circulation poids lourds en ville.

Ceux qui sont déjà allé à Toronto savent qu'il y a déjà beaucoup de passages entre immeubles, que l'on peut passer d'un magasin à l'autre et qu'ils sont reliés également au métro, car l'hiver peut-être rude et long.

Comme quoi, des californiens bronzés qui pourraient avoir du mal à imaginer une ville sous la neige, ont utilisé l'intelligence collective des Torontois pour résoudre un autre problème dans le transport. D'ailleurs on aurait pu aussi s'inspirer en remontant au début du XIX siècle, les grands travaux des villes comme Paris ou Londres ont enterré les eaux usées qui passaient avant au milieu des rues en pente, engageant ainsi la révolution de l'époque, l'hygiénisme.

Domaine après domaine, le projet de Quayside essaye de réinventer la ville.
Le patron de Sidewalk Labs qui pilote ce design est Dan Doctorof, ancien DG de Bloomberg, quand Michael Bloomberg était Maire de New York. Il a une expérience du développement urbain à New York, du digital avec Bloomberg et de la banque d'investissement auparavant. Trois compétences à la croisée de ce projet hors norme

Dan Doctorof joue gros (sa première référence !) et mobilise tous les acteurs pour que le projet de Toronto soit une référence en terme d'innovation urbaine. Il est également prêt à injecter $900 millions pour financer le coût total de $3,9 milliards. Mais il a un atout dans son jeu : le siège social canadien de Google avec une promesse de 44.000 emplois et une contribution de 14,2 milliards de dollars à l'économie de Toronto d'ici 2040 lorsque le projet sera achevé. Mais cet atout, assez unique, ne pourra pas être joué avec une seconde ville intéressée par Sidewalk Labs ;-)

Finalement Google aura (presque) réussi là où Amazon avait échoué en début d'année avec ses plans pour un deuxième siège social à New York, après une réaction violente de la part des politiciens locaux et régionaux. Google montre qu'un siège, au milieu d'un quartier transformé dans l'intérêt de la collectivité, ça passe beaucoup mieux que de transférer uniquement les problèmes à la collectivité (augmentation du prix des logements, transports, écoles, ...) !
Le projet de Sidewalk Labs est donc de nouveau en piste et s'il est accepté par les autorités locales et le gouvernement canadien le début des constructions serait d'ici à 2022.

Pour obtenir ce résultat, Sidewalk Labs a du faire des aménagements à son projet, notamment un objectif de 40% des prix d'habitations en dessous du prix du marché et s'en tenir à son plan initial de 12 acres plutôt qu'à un projet de 190 acres proposé à l'été.

Concernant les données, le sujet suivi de près par GreenSI, elles ne seront pas utilisées sans consentement de l'utilisateur. C'est un engagement moindre que ce que le RGPD imposerait mais une première dans la sphère des GAFAs et leurs conditions générales "fleuve". 

Toutes les données récoltées dans le cadre urbain seront totalement anonymisée, stockées et traitées au Canada. Des accès publics et transparents seront aménagés via un service d'open data.
Waterfront Toronto, la société publique chargée du développement, dirigera aussi toutes les questions relatives aux données et à la confidentialité. Les spécialistes de l'urbanisme et du financement devront aussi s'hybrider et s'occuper d'architecture de données et de leur protection. C'est une décision importante.

Dans le domaine de la propriété intellectuelle, les entreprises canadiennes pourront utiliser tous les brevets générés par les innovations numériques du projet par Sidewalk Labs. Ce qui confirme l'ambition de Google en matière de dépôt de brevet ;-)

Ainsi, avec ces amendements au projet, les opposants ne pourront plus parler du "projet Google" puisque c'est devenu un projet aux multiples retombées publiques. Le 31 mars le conseil décidera alors de poursuivre ou non les accords de mise en œuvre avec une date butoir pour finaliser un accord avant le 31 décembre 2020. Pour GreenSI le projet a l'air d'être bien remonté sur les rails.

Avec ce projet très médiatisé en Amérique du Nord, GreenSI ne serait pas étonné de voire fleurir à l'avenir ce type de rapprochement public-privé, métropoles avec des acteurs de la technologie ou des acteurs qui ont développé une expertise forte dans les services urbains et l'environnement, et qui sauront composer avec une gouvernance forte de la collectivité.
C'est aussi un appel fort pour ces métropoles pour réinventer leur approche traditionnelle de l'urbanisme en misant plus sur l'innovation ouverte.

dimanche 7 juillet 2019

Jusqu'où vouloir faire le bien des citoyens avec la technologie?

Quand en France la "raison d'être" enflamme les débats et a été intégrée à la dernière loi pour les entreprises (loi Pacte), le "motto", le code de conduite pour une entreprise américaine, est depuis longtemps un élément de sa stratégie, parfois très médiatisé.
Ce fut le cas avec celui de Google "don’t be evil" (Ne soyez pas malveillants), inspirant aussi d'autres acteurs de la Tech de la Silicon Valley. Après 19 ans de service, ce "motto" a été changé l'an dernier par "Do the right thing" (Faites ce qui est juste). L'enjeu d'un "motto" est d'aligner toute la chaîne d'innovation d'une entreprise pour trouver comment la technologie peut améliorer la vie des gens, même si, ne soyons pas naïf, la majorité des projets qui en sortiront devront d'abord être rentables et ouvrir un marché d'au moins X milliards de dollars.
Avec une telle ambition universelle et fondatrice, GreenSI se pose la question de la limite d'action d'une entreprise vis-à-vis du politique qui dirige les peuples, au niveau local ou national. Illustrons-le avec deux exemples tirés du parcours récent de ceux qui ont réellement les moyens financiers et d'ingénierie pour changer le monde, les GAFAs !
Restons sur Google et sa filiale Sidewalk Labs qui a initié en octobre 2017 un partenariat inédit avec la ville de Toronto, pour développer une nouvelle norme pour la vie urbaine au 21e siècle en équipant le quartier Quayside.
Le rapport final a été publié fin juin, un rapport de pas moins de 1500 pages en trois volumes que GreenSI est allé chercher (I - Plan de développementII - Innovations et III - Governance). Ce plan directeur est la synthèse d'une démarche de mobilisation sans précédent de dizaines de milliers de torontois et d'agents de la fonction publique de la ville, dont les travaux ont été publiés au fil de l'eau sur un site internet dédié et ont pu être largement commentés. Ces commentaires, et leur médiatisation locale pendant 12 mois, ont permis d'amender et d'enrichir le projet pour l'adapter aux besoins et réserves de la population.



Cependant le simple nom de Google pour imaginer la ville de demain déclenche beaucoup de craintes, et peut-être même de fantasmes, sur la gestion des données personnelles. Mais alors pourquoi avoir accepté en 2017 de confier à Google cette réflexion ? Et si Google est animé par son nouveau motto "do the right thing" pourquoi ne serait-il pas apte à imaginer ce futur, surtout en mobilisant les talents multi-disciplinaires qu'il sait si bien recruter à travers le monde ? Le sujet des données est d'ailleurs loin d'être l'essentiel de ce projet qui fait bien jaloux...

Quand on rentre dans le rapport final, les spécialistes voient immédiatement que ce plan chercher à bouger les lignes de la ville de demain, que ce soit dans la mobilité, la gestion des bâtiments, ou la durabilité. Bien sûr l'innovation numérique est également au rendez-vous, mais les propositions ne sont pas des plus surprenantes. Après tout, la technologie de capteurs fut il y a 10 ans le point de départ de beaucoup de projets de "smart city" dans le monde, pour ensuite s'enrichir d'une dimension citoyenne, et aujourd'hui de performance économique des services.

En revanche, le premier quartier totalement construit en bois massif avec des rues qui peuvent être reconfigurées et s'adapter aux changements est plus original et unique. De même l'objectif de développement des infrastructures de transport en commun et de pistes cyclables pour éliminer la nécessité de posséder une voiture, est aussi unique dans la façon dont le problème est posé. Paris aimerait bien réduire les véhicules, mais sa gouvernance complexe au sein de la région n'a pas su anticiper une saturation des transports en commun, ouvrant la voie à des acteurs de micros mobilités encore plus difficilement gouvernables. La voiture est combattue, quand le projet Quayside pousse son remplacement, question de perspective.

Enfin, contrairement aux raccourcis que l'on peut lire par-ci et par-là, Quayside ce ne sera pas une "ville Google". Le rôle de Sidewalk Labs est dans l'accompagnement du secteur public pour créer les conditions d'un développement économique, d'aménager une petite partie des terrains pour y développer un Campus de l'innovation et un siège canadien de Google, et non dans le développement de toute une ville. Le gouvernement de l'Ontario reste bien sûr à la manœuvre, notamment pour valider et amender le projet proposé d'ici fin 2020, pour qu'il soit engagé.

Ce projet de Toronto révèle un besoin d'adaptation des services urbains à un moment porté par deux révolutions, l'une numérique et l'autre environnementale, dans le contexte d'une croissance du modèle urbain qui ne ralenti pas. Toronto à besoin de cette transformation et trouvera le bon niveau de curseur dans sa relation avec Google. GreenSI en est persuadé, Google, via Sidewalk Labs, accompagnera les villes dans leur développement et certainement Toronto.


En France, le développement des services urbains, à la recherche de performance et d'améliorations pour les citoyens, se fait aussi avec de nouvelles combinaisons entre public et privé, comme le montrent les projets de Dijon Métropole, de la communauté de communes du pays Haut Val d'Alzette ou encore la consultation encore plus ambitieuse, en incluant les Régies municipales dans le périmètre, qui se déroule en ce moment à Angers.
C'est en 2016 qu'un décret a autorisé en France le partenariat d’innovation public-privé. Il permet de ne pas utiliser un appel d'offre classique (avec un cahier des charges) pour "la recherche et le développement de produits innovants ainsi que l’acquisition ultérieure des produits en résultant et qui répondent à un besoin ne pouvant être satisfait par l’acquisition de produits déjà disponibles sur le marché". Les villes intelligentes ne s'achètent pas sur étagère et entrent dans cette catégorie.
Le gros atout de ce dispositif par rapport à Toronto, c'est que la collectivité reste le maître du jeu, pendant la consultation et pendant le projet, tout en bénéficiant de l'expertise d'acteurs industriels comme EngieBouyguesSuez ou Cap Gemini., qui dégagent en plus des synergies.
Le second exemple de ce billet est celui d'une entreprise qui a inscrit dans son ADN les échanges et la collaboration entre individus sur la planète: Facebook. Son "motto" est-il trop ambitieux pour pouvoir déstabiliser des démocraties ?
Jusqu'où peut aller Facebook dans sa relation avec le politique ?


Aujourd'hui Facebook annonce le lancement prochain du "libra", une nouvelle monnaie digitale.
Ce projet ambitieux, totalement aligné avec la stratégie du réseau social, n'a pas manqué de déclencher une avalanche de réactions pour alerter l'opinion du franchissement d'une ligne rouge imaginaire. Imaginaire, car tout ce qui n'est pas interdit est autorisé et Facebook ne se mettra pas hors la loi, vu le niveau de son budget "affaires juridiques" ;-)

La vision de Facebook est de lancer le système paiement (dont il aurait besoin) à l'échelle de 2,5 milliards d'utilisateurs sur la planète pour pouvoir l'opérer au sein de son réseau social. Cette vision c'est une sorte de moyen de paiement transnational, qui déplais forcément aux Etats, et pour cela non associé à un compte bancaire qui serait nécessairement domicilié, ce qui déplais forcément aux banques. La fondation Libra a publié un livre blanc pour expliquer sa vision.


Le projet est bien construit. Ce n'est pas un hasard que l'américain, d'origine française, David Marcus, soit à la tête de ce projet. Il a été président de Paypal qu'il a quitté en 2018, et à étudié l'économie à Genève où est basé Libra, avant de rejoindre Mark Zuckerberg.
Libra s'appuie sur le terreau fertile des cryptomonnaies, qui ont réussi à s'imposer ces dix dernières années, mais en les réinventant pour dépasser leur limite technologique(performance technique et énergétique) et faire du futur Libra quelque chose de stable (indexés sur monnaies réelles). Donc pas de lien avec le Bitcoin, mais il en emprunte et améliore la technologie Blockchain.
Bien sûr, Facebook laisse la main à une association Libra à but non lucratif (avec juste 1 % des droits de vote) qui regroupe déjà 28 membres (des universités, des ONG mais aussi VISA, Mastercard, eBay ou Paypal) et créé une filiale (Calibra) qui va déployer la fonctionnalité d’acheter des libras pour ensuite effectuer des paiements sur son réseau social. Toute entreprise pourra en faire de même, y compris ses concurrents. Mark Zuckerberg a précisé que "toute information partagée avec Calibra sera bien gardée à part des informations partagées sur Facebook" et si il ne l'avait pas dit, le RGPD le lui aurait rappelé pour les européens. 

Alors l'ambition de Facebook qui heurte les États (et les banques mais là c'est de la concurrence) est-elle démesurée ? Le Congrès américain s'est vite montré réservé, la Banque Centrale Européenne contre, ce projet aura l'effet de réveiller un système international de paiement. Il y a d'ailleurs de fortes chances que Facebook puisse, avec ses partenaires, lancer Libra pour éventuellement limiter son usage au départ au sein de son réseau social. Son lancement est prévu en 2020, une année qui décidément sera passionnante ;-)

Avec ces deux projets on assiste à un plafond de verre que ne doit dépasser l'ambition d'une entreprise, sous peine de remettre en cause des équilibres politiques, Google au niveau d'un territoire, Facebook au niveau international et des États.

Un paradoxe que ces spécialistes du Cloud ont toujours un peu de mal à comprendre ;-)
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dimanche 19 mai 2019

5G, en route vers un internet fragmenté

Quand début avril la Corée du Sud est devenu le premier pays à commercialiser la 5G via ses trois opérateurs nationaux (KT, SK Telecom et LG UPlus), la France en était à préciser son calendrier d'ouverture et surtout la procédure d'attribution des fréquences (initialement prévue l'an dernier). Cet écart de perspectives interpelle.

La 5G, nouvelle technologie de l'internet mobile mais surtout "ambiant", au débit annoncé vingt fois supérieur à la 4G, à la latence compatible avec le temps réel, qui prépare une rupture dans certains domaines pour les entreprises et les villes intelligentes (voir Êtes-vous prêt.e.s pour la rupture de la 5G?) risque de ne pas être aussi uniforme dans le Monde, comme l'a pu l'être l'Internet ces 25 dernières années.
Mais aux vitesses d'innovation différentes, s'ajoute un autre phénomène, plus politique.

De façon presque schizophrénique, chaque pays, peut-être échaudé par la dominance des GAFAs sur l'internet d'hier, veut reprendre le contrôle de l'internet de demain, tout en sachant qu'il doit laisser les acteurs économiques investir et développer les réseaux mais que ces derniers ne le feront que s'il y a des revenus associés au bout du tunnel.
Tout cela n'est pas sans rappeler le jeu de "tu me tiens par la barbichette" auquel on jouait déjà au XIe siècle en Europe, comme en atteste cette statue découverte à Poitiers ;-)
La 5G est en 2019 le terrain d'une guerre stratégique où, Chine et États-Unis, mais aussi opérateurs de réseaux, équipementiers, et opérateurs de services, se livrent les batailles décisives pour le contrôle d'une partie de ce réseau et de son écosystème.
La conséquence immédiate en sera des investissements plus risqués et des calendriers plus aléatoires, sauf sur les territoires où l'alignement entre l'État et les opérateurs est très fort, comme en Corée du Sud, mais aussi à Monaco ou à Singapour.

Et si la gouvernance numérique des États, devenait un avantage compétitif mondial ?

Dans cette bataille, la semaine dernière, nous avons quitté les escarmouches et Donald Trump a utilisé une arme digne de la dissuasion nucléaire. Huawei leader mondial des équipements de téléphonie chinois qui a dépassé les 100 milliards de chiffre d'affaires en 2018 et délivre terminal ou réseau à plus de 2 milliards d'individus sur terre, a été interdit d'utilisation de technologies américaines, comme Android où les composants Intel et Qualcomm.

Le même jour, Donald Trump signe un décret présidentiel pour instaurer une situation d'urgence nationale qui permet d'interdire à des sociétés américaines d'utiliser des équipements provenant de certaines sociétésHuawei n'est pas cité dans le décret mais c'est bien le déploiement de la 5G avec Huawei aux États-Unis qui est visé, puisque le géant chinois "serait un cheval de Troie" de Pékin mais peut-être aussi parce que l'Amérique est en retard avec ses champions nationaux.

Au-delà des effets d'annonce, GreenSI considère que c'est un événement politique majeur qui va accélérer la fragmentation de l'internet tel qu'on le connait. Ce billet n'a donc pas été publié dimanche comme chaque semaine, mais ce mercredi, après avoir attendu les réponses prévisibles de Huawei et d'autres acteurs.

La surprise à tout d'abord été lundi, l'annonce de Google de ne pas fournir les futures versions d'Android à Huawei et de vouloir restreindre les services de Youtube sur les terminaux Huawei. Pourquoi tant de précipitation ?
C'est vrai que Google est très peu présent en Chine, mais son annonce résonne très fort dans le silence des autres GAFAs. GreenSI ne serait pas étonné que son image mondiale perde un peu de sa superbe dans cette bataille.

Surtout que, de façon prévisible, Donald Trump a sorti mardi son arme favorite dans ses négociations bilatérales, la suspension du décret (90 jours) pour entamer les négociations avec une épée de Damoclès bien positionnée à son avantageZTE, autre société chinoise, avait en 2016 déjà été menacée de la sorte mais Donald Trump n'était pas allé jusqu'au bout - comme le veut la dissuasion nucléaire - et ZTE avait pu reprendre ses opérations. La guerre des nerfs avec la Chine est engagée qui ne manquera pas de riposter.
Pour GreenSI Google se retrouve dans une position délicate avec son annonce au monde entier que ses services indispensables sont une arme, alors qu'il déploie depuis des années une énergie importante à justement montrer qu'il n'a pas de position dominante (au moment ou certains veulent démanteler Facebook) ...

Huawei a immédiatement riposté en mettant sur la table les dizaines de milliers d'emplois américains qui seraient impactés. Puis la riposte s'est organisée et GreenSI était à Monaco à la conférence de Huawei sur la 5G dans la SmartCity, prévue de longue date dans le cadre de la première édition de ReadyForIT, qui tombait le jour des déclarations de son fondateur Ren Zhengfei. C'est Shi Weillang le DG France qui a répondu aux interrogations de ces deux derniers jours. 

Un Huawei qui est loin de se laisser intimider et veut protéger ses 180.000 employés dans le monde.
Monaco va prochainement annoncer le déploiement massif de la 5G - technologie Huawei avec Monaco Telecom dont Free détient une part du capital - et met le numérique au premier plan pour son développement futur. Monaco va donc devenir le premier pays entièrement couvert par la 5G, bon je sais c'est plus facile sur 2 km2, mais ça sonne bien quand on l'écrit ;-)
C'est donc un Huawei combatif, qui devant un parterre de plus de 200 DSI, a expliqué calmement pourquoi il était préparé, à court terme et à moyen terme à s'adapter et à poursuivre sa mission dans les infrastructures et les terminaux.Huawei a un plan B, préparé il y a 10 ans, qui va nécessairement fragmenter un peu plus Android sur son socle open source, et qui devra trouver des partenaires en termes de Cloud et d'applications. Cela prendra du temps, de l'argent, mais quand on pense à ce que Alibaba et Tencent ont fait en Chine en 10 ans, on ne voit pas trop où est le problème.

Et puis on a embrayé sur les capacités de la 5G de Huawei sur les infrastructures et bien sûr, sur les terminaux où Huawei a de l'avance avec sa propre puce. La bataille va être passionnante, et même si Donald Trump fait marche arrière dans les 90 jours, elle laissera des traces sur la confiance toute relative dans un écosystème américain qui ne s'était jamais trop politisé.

Pour GreenSI cela conduira à des décisions qui vont développer un internet plus fragmenté qu'il faudra prendre en compte dans les stratégies globales.
L'Europe, une fois de plus, assiste à la partie et pourrait même être impactée à court terme, si elle ne sait pas investir dans ses champions européens de la 5G comme Orange, le Suédois Ericsson ou le britannique Vodafone (quid du Brexit ?). Mais des investissements morcelés conduiront aussi à des solutions européennes fragmentées, alors que le choix des fréquences à utiliser en Europe n'a pas encore été homogénéisé et que les délais des procédures d'attribution amènent de l'incertitude.

En Italie, qui aurait du mal à boucler ses fins de mois, les prix des enchères 5G ont explosé. En Allemagne les opérateurs ont remis en cause les conditions d'attribution. En France, ce sera à suivre, mais le débat 3 ou 4 opérateurs revient régulièrement. Ne serait-il pas temps de mettre fin à cette démarche d'appel d'offres et d'utiliser les montants de licences ("raisonnables") pour faire des investissements en commun, au lieu de renflouer les caisses des États. Le tout dans le silence général des élections européennes...

Et les entreprises françaises dans tous ça ?
Elles vont devoir être prudentes à moyen terme, à la fois sur les terminaux, sur leurs futurs investissement dans la 5G et certainement à faire le deuil d'un Internet homogène comme on l'a toujours connu
La mondialisation a peut-être marqué une étape cette semaine.

dimanche 12 mai 2019

Aider vos clients à aller plus loin avec l'IA

Comme chaque année, le début du mois de mai c'est le début de la saison des conférences développeurs (devconf). Cette semaine on aura pu assister du 7 au 9 mai à I/O 2019, celle de Google, alors que F8 de Facebook (30 avril-1er mai) venait de de se terminer et télescopant Build celle de Microsoft (6 au 8 mai). 

Chaque année GreenSI est impressionné par le rythme de production et d'innovation de ces géants, quand un an après leur dernière conférence, ils arrivent sur scène avec de nouvelles avancées et de nouveau sujets explorés. Cette année c'est clairement Google I/O qui a le plus impressionné GreenSI avec ses annonces produits, pour sa maitrise de l'intelligence artificielle et de ses applications que sont la reconnaissance de textes, de la voix ou d'images.

C'est Sundar Pichai, le DG de Google depuis la création d'Alphabet en 2015, qui a lancé le moto qui a animé Google cette dernière année: évoluer d'une entreprise qui vous donne des réponses, à une entreprise qui vous aide à faire avancer les choses. Même si il ne faut pas être naïf et tous les exemples présentés à I/O ont été minutieusement choisis, on sent tout au long de la keynote que chaque VP produit de Google a accepté ce moto et cherché à repousser les limites des services offerts par sa division.

C'est d'ailleurs déjà une idée à reprendre pour travailler sur sa stratégie numérique à l'ère de l'intelligence artificielle. Au lieu de lancer un seul projet IA, sur un cas d'usage dans une des directions de l'entreprise, pourquoi ne pas chercher à donner du sens à l'IA dans toutes les directions métiers, et l'utiliser comme levier pour faire avancer toute une entreprise.
Prenons par exemple le thème de "mieux assister les clients à tout moment". Comment le service client bien sûr, mais aussi la facturation, la comptabilité, la logistique, les ressources humaines,... peuvent utiliser l'intelligence artificielle pour aller dans cette direction et dépasser les limites actuelles de leur service ou de leur implication. L'IA va rendre les processus de l'entreprise plus intelligents, or depuis les ERP, ceux-ci sont transverses.


Le produit principal au cœur de ce moto c'est bien sûr Google Assistant sur mobile Android et sa prochaine version annoncée Google Duplex on the web.
Duplex, c'est cette intelligence artificielle annoncé au dernier I/O qui intégrée à Google Assistant pour accompagner les utilisateurs dans des "tâches simples", du moins pour des humains, comme prendre des rendez-vous (restaurant, médecin, ...).
Cette année Google Duplex est capable de remplir des formulaires ligne tout seul, et d'enchaîner des tâches. Cela ressemble furieusement à ce que la RPA - Robotic Process Automation - nous promet dans l'entreprise pour automatiser les processus et puis GreenSI disait l'an dernier que Chatbot et RPA sont complémentaires (voir ce billet).

Dans la démonstration faite, Manuel Bronstein, VP Google Assistant demande à l’assistant de réserver une voiture avec la société National pour son prochain voyage. L'IA se connecte au site de ecommerce de National, lance la réservation, saisi les détails du voyage qui étaient enregistrés dans Gmail et même les informations de paiement enregistrées dans Chrome. Ces nouvelles intelligences sont plus transverses - d'où le fait qu'elles sont un levier pour toute l'entreprise - et vont se développer pour mixer les activités et produire de nouveaux services et surtout de nouvelles expériences utilisateurs.
Un graphe personnalisé (le fameux Social Graph ou Knowledge Graph de Facebook) est maintenant intégré à Google Assistant pour encore mieux reconnaitre ce qui lui est dit en utilisant des références personnelles comme "ma mère", "au bureau" ou "chez ma nièce". A priori, comme le dit déjà la pub d'Apple pour son iPhone, ce graphe personnel ne quittera pas votre smartphone.
On touche ici la question clef de l'internet de demain, les données personnelles.

Pour mieux servir ses clients, il faut mieux les connaître et donc, à la fois avoir le droit de collecter et déduire beaucoup d'informations sur eux, et avoir l'éthique qui fait que l'on mérite ce privilège. Toutes les sociétés vont devoir intégrer dans leur stratégie cette réponse et les limites à ne pas dépasser. Google à I/O mais aussi Facebook à F8 ont dû se plier à cet exercice ces derniers jours. A vous de les croire ou pas...
Google a rappelé ce qui a été fait pour la protection des données et la transparence depuis 2004, notamment le fait de pouvoir les télécharger depuis 2011 et surtout d'avoir déployer beaucoup d'outils pour alerter en cas d'activité suspecte.



Les gouvernements ont réagi avec du retard mais maintenant la tendance est clair en Europe avec le RGPD. Sans surprise Google Assistant sera d'abord disponible aux États-Unis et bizarrement au Royaume-Uni. Est-ce que les juristes de la firme de Mountain View ont du mal à suivre la date officielle du Brexit, possible ? ;-)

Si ce service de réservation dans Google Assistant se développe, chez National - loueur de voiture - mais partout ailleurs dans le B2C, il faudra intégrer les IA dans son approche omnicanale et savoir leur parler pour emporter la vente. Passer sur "search" au "assist" n'est certainement pas non plus neutre pour le business modèle de Google qui pourra vérifier immédiatement que son intermédiation a généré du business chez ses partenaires.

La performance du prochain Google Assistant sera aussi d'avoir pu compresser 100Gb de données en 0,5Gb, d'avoir amélioré ses performances de reconnaissance par 10, et donc de pouvoir s'exécuter sur un simple smartphone sans avoir besoin de la connexion internet, donc rapidement et sans latence. Vitesse et latence sont les deux arguments de la 5G, qui n'en seront plus pour les utilisateurs de Google Assistant sous Android... mince!

Car, pour une fois, Google met en avant le Edge avant le Cloud, pour le stockage dans le smartphone et la gestion de données personnelles, et assurer la performance de l'UX en mode vocal. Le vent du Cloud ne serait-il pas en train de tourner ? C'est une évidence depuis longtemps pour tout ce qui est en temps réel ou dans un SI industriel, mais cela pourrait bien être aussi un chemin pour d'autres applications. C'est la sempiternelle "loi du balancier", centralisé (mainframe), décentralisé (client serveur), centralisé (internet) et maintenant en route vers la décentralisation... ;-)

On peut donc parler à son assistant et lui demander d'ouvrir un calendrier, ses photos, de filtrer les photos avec des animaux, ... et tout ça sans dire inlassablement "Hey Google", et même pour stopper une alarme que l'on a fixé, en disant tout simplement "stop !". Et puis de savoir quand on lui dicte du contenu (un ouvre boîte), ou quand on lui dicte une commande (ouvre Photos), sans avoir toujours une grammaire stricte. Les détails sur comment l'assistant fait n'ont pas été révélés, mais on se doute que Google doit enregistrer plus largement ce qui se passe autour de lui et pas uniquement quand on l'active. Est-ce que Alexa va suivre ? Vont-ils rendre cela acceptable ?
Autre classique du digital, ne pas hésiter à cannibaliser un autre produit pour innover. C'est ce qu'a fait Google avec l'annonce du Driving Mode de Google Assistant qui vous assistera dans la voiture, mais sans vous détourner de la route ! C'était jusque là le domaine de Android Auto qui vient de prendre un coup de vieux.



Cette interface pour améliorer votre productivité sous Android, et bientôt sur le web, doit faire bouger chez Microsoft qui avait pourtant un boulevard pour le lancer avant  Google dans Office365. Après avoir freiné ses ambitions sur Cortana grand public, et s'être allié l'été dernier avec Amazon Alexa, Microsoft se concentre pourtant maintenant sur la version entreprise.
Toutes ces fonctionnalités seront disponibles dans les prochaines Google Pixel a3 dès juin de cette année, dans un smartphone deux fois moins chers que le haut de gamme de chez Apple et Samsung. La réaction sur le marché des smartphones va être intéressante.

Le moteur de recherche veut aussi aller plus loin en intégrant des objets 3D directement dans ses réponses, que l'on peut ensuite utiliser en réalité augmentée avec son smartphone comme dans Google Maps aujourd'hui pour les itinéraires piétons. Là aussi l'impact sur le business modèle ne sera certainement pas neutre car les e-commerçants vont chercher a l'exploiter pour mettre en valeur leurs produits, moyennant finance. La frontière entre la vidéo, l'audio et le texte sera d'ailleurs moins marquée à l'avenir avec la création à la volée des sous-titres pour des vidéos que l'on regarde et bien sûr indexées dans la recherche.
Le troisième produit qui a retenu l'attention de GreenSI c'est Google Lens qui ajoute la reconnaissance de texte à votre smartphone.

Cette information s'enrichit et est maintenant navigable. Par exemple sur une carte de restaurant elle peut montrer les plats préférés des internautes et des informations sur les produits utilisés. Mais pour pousser le service plus loin Google Lens sait maintenant lire du texte à voix haute, et le traduire à la volée (en superposition, mais aussi à voix haute pour le téléphone), ce qui est indispensable pour les malvoyants mais également bien pratique quand ce n'est pas notre langue maternelle.

L'objectif de Google est de faire que, contrairement à Google Assistant, ce produit puisse fonctionner sur des smartphones à bas coûts et soit accessible largement dans le Monde. Et même au-delà pour ceux qui sont fans de Star Trek et qui pourront parler Klingon ;-)

Google veut clairement être plus présent dans vos vies, un peu comme si Google voulait devenir le système d'exploitation de votre quotidien, celui qui parle à votre smartphone, a les interface pour vous aider à décoder le monde et peut même agir à votre place.
Que l'on aime ou pas, Google a au moins raison sur un point, anticiper les attentes de ses utilisateurs et chercher à les enchanter, et cela vous concerne certainement.

dimanche 5 mai 2019

Au-delà du Bitcoin, la technologie blockchain va t-elle percer?

Le Bitcoin, première implémentation de la blockchain, a mis les projecteurs sur une toute nouvelle architecture informatique de confiance, totalement décentralisée, qui peut révolutionner les échanges. Dans son premier billet sur le sujet, en décembre 2015, GreenSI faisait le constat que la blockchain était sur tous les radars aux États-Unis alors mais peu connue en France ou encore très associée aux boutiques en ligne du "Dark web" où l'anonymat des transactions était privilégié. Cette année-là, The Economist en faisait même sa couverture.


Deux ans plus, la maturité de la blockchain était bien installée pour être utilisée pour la gestion des contrats, des transactions et de grands registres, dans une économie reposant principalement sur ces objets pour définir la propriété, l'identité ou les interactions entre acteurs économiques.
Les investissements dans ce domaine ont alors augmenté, et comme pour la ruée vers l'or, en finançant en premier les "vendeurs de pioches", c'est-à-dire ceux qui fournissent les outils ou les plateformes nécessaires pour cette révolution.
Le plus célèbre d'entre eux c'est peut-être Ethereum, la plateforme qui permet de développer des applications d'un nouveau type basées sur des contrats intelligents, mais également Hyperledger une plateforme de développement de blockchain en open source, de la fondation Linux, supportée par IBM.

En 2017, GreenSI se posait la question de la vitesse à laquelle pouvait se produire cette révolution. La blockchain fait partie des technologies de type "architectures" et les architectures ne se changent pas si vite. Nous sommes en 2019 et GreenSI se pose à nouveau la question, dans ce billet, des progrès concrets de la technologie blockchain depuis 2 ans.
La technologie du Bitcoin a finalement montré ses limites en passant à l'échelle, notamment dans le nombre de transactions par seconde et dans la quantité d'énergie que cela demande. Des alternatives sont donc apparues pour créer des cryptomonnaies plus performantes et moins énergivores.

La crise de 2018 du Bitcoin est passée par là depuis, quand il s'est effondré à $3.500 après avoir côté $20.000. Cela en a certainement refroidi plus d'un sur la capacité à monter un modèle de business stable, sur une monnaie si volatile, impactant par ricochet l'image de la technologie blockchain. D'ailleurs chaque vendeur de pioche que vous rencontrez, commence par vous expliquer pourquoi ce qu'il fait n'a rien à voir avec le Bitcoin, avant de vous expliquer ce qu'il fait vraiment ;-)

Si on se tourne vers la Chine où les usines à miner se sont développées dans les centrales de production d'énergie, quand le Bitcoin rapportait plus que de vendre l'électricité, on constate dans les chiffres la chute d'intérêt de la technologie, avec la chute du volume d'investissements à partir de fin 2017 (CBinsight), mais aussi celle de la mention du mot bitcoin dans les nouvelles d'investisseurs en Chine.


Maintenant quand on analyse ces chiffres, on relève encore 24 investissements, pour $45 millions, sur un seul trimestre en 2019. Cela reste une somme importante. La blockchain reste encore stratégique dans certains domaines.

A Paris, le mois dernier, c'était la Blockchain Week et le 16 et 17 avril le sommet PBWS (Paris Blockain Week Summit) qui réunissait des acteurs du monde entier pour y présenter les dernières réalisations dans le domaine. La keynote d’ouverture a été faite par David Chaum, CEO d’Elixxir, pionnier de la cryptographie et de l'argent électronique dès 1990 avec DigiCash.
Ce sommet a tenté d'apporter un esprit neuf en rappelant le développement de l'économie des données personnelles, le scandale Cambridge Analytica avec Facebook, et défendu le besoin de l'émergence d'un système de confiance dans lequel les consommateurs peuvent maîtriser et échanger leurs données.

La blockchain se voit bien en technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente, sécurisée, et fonctionnant sans organe central de contrôle. Mais les autres conférences et ateliers tournaient principalement autour des cryptomonnaies, sans présentation de nouvelles applications opérationnelles exploitant les smart contrats dans d'autres industries.
D'où l'interrogation de GreenSI sur ce qui se passe réellement dans la blockchain en dehors du Bitcoin ?


La traçabilité alimentaire a cependant tiré son épingle du jeu en bénéficiant, hors sommet, de la communication de poids lourds comme Carrefour, Nestlé et IBM qui ont développé l'écosystème "Food Trust" rassemblant plusieurs grands acteurs de la grande distribution dans le monde. L'annonce a été faite que la célèbre purée Mouseline en bénéficiera avec un QR code situé le paquet qui permettra d'afficher des informations sur le produit : la variété des pommes de terre picardes que normalement vous avez dans le sachet que vous tenez en main, la fabrication par Nestlé et les contrôles effectués sur ce sachet, puis sa mise en rayon chez Carrefour.

L'exemple ci-après fourni par IBM, mais avec des pommes, est assez similaire et explique comment la chaîne de traitement a été découpée pour organiser les "blocs" qui s'enchaînent - en "blocks chains" - pour assurer la traçabilité de cette filière.
Dans ce cas d'usage, la blockchain infalsifiable est censée donner aux consommateurs l’assurance de la qualité des produits qu’ils ont dans leur assiette.
Il n'est pas encore possible de la tester, mais a-t-on vraiment besoin d'une blockchain pour ce type d'application ?

Dans le billet "la Food Tech" propose de scanner pour mieux mangerGreenSI a décrit le succès d'applications comme Yuka, qui exploitent des bases de données ouvertes, et arrivent à faire changer les comportements... sans blockchain ! De plus, tous les experts s'accordent pour dire que la technologie blockchain est beaucoup moins performante qu'une base de données. Donc si on choisit finalement de la mettre en œuvre, c'est qu'il y a un autre bénéfice que technique, sinon ne vous lancez pas dans un projet de blockchain juste pour dire que vous avez une blockchain. Généralement ce bénéfice est la transparence, mais combien est-on prêt à payer en plus pour l'avoir, car in fine tout cela a un coût.

Pour qu'une blockchain fonctionne, il faut des standards partagés par tout un écosystème. On voit ici le lien entre Carrefour et Nestlé pour garantir ensemble une qualité au produit final dans l'assiette de Mme Michu. Mais quand on sait que les relations ne sont pas toujours au beau fixe entre fournisseurs et distributeurs, sans parler des producteurs qui se plaignent des marges de la grande distribution, on se dit que ces standards et ces écosystèmes ne vont pas être simples à établir et à gérer dans le temps.

Enfin, une blockchain ne peut garantir que ce qui est collecté de façon automatique et sans risque d'erreur, donc a priori en digitalisant totalement des actifs, et la transformation de ces actifs, par exemple avec l'usage de capteurs ou de biométrie. Quand la traçabilité d'une chaîne de production d'un produit, du producteur au distributeur repose sur du déclaratif saisie manuellement comme dans certains cas d'usages annoncés, GreenSI reste très dubitatif sur la véritable valeur d'une telle blockchain.

La blockchain se développera plus facilement sur des actifs déjà numérisés.
Pour GreenSI, les trois freins que sont, la digitalisation des actifs, les limitations de la technologie et la difficulté à rassembler des écosystèmes, font que la blockchain est encore loin d'être adoptée en masse et de pouvoir développer de nouveaux modèles créateurs de valeur. D'ailleurs si vous connaissez un usage mis en place dans votre entreprise et qui cartonne, partagez-le via les commentaires !
Maintenant, si on ne peut pas créer de la valeur à court terme, on peut réduire les coûts en transformant ce qui existe, sans chercher à le disrupter façon bitcoin. Et c'est peut-être par là qu'il faut commencer pour ne pas se laisser bercer par le buzz des annonces.

On peut par exemple réduire les coûts quand il y a des intermédiaires qui peuvent être remplacés par de la simple transparence, c'est d'ailleurs le sujet initial du lancement bitcoin (pour supprimer les banques). Le cas des paiements internationaux est aussi dans cette veine, et on peut imaginer que la santé et le secteur public pourraient également en bénéficier pour mieux partager les données. Ceux qui sont leader dans un de ces domaines, ont certainement la taille pour financer les projets par des économies et la marque pour créer des alliances de poids.
Alors est-ce que le bitcoin et la finance vont rester les seuls cas d'usages de la blockchain ?
Certainement encore pour quelques temps, car la finance est un domaine qui a des actifs qui n'ont pas attendu la blockchain pour se dématérialiser, qui a su développer des écosystèmes, notamment de "mineurs" pour faire fonctionner le marché de façon décentralisée, et qui bénéficie d'une régulation propice (mais cela pourrait changer).
Et puis quand on regarde les prévisions des analystes du monde SI du cabinet Gartner, ils prédisent même une phase de baisse des investissements en 2020, après la désillusion avec de multiples projets, puis un retour à des investissements plus forts entre 2022 et 2026 et les premières créations de valeur.
On les a connus plus euphoriques avec les nouvelles technologies !

En terme de secteurs, d'autres analystes (DeloitteMcKinsey) privilégient la logistique, l'assurance, l'automobile, la gestion de la propriété et le secteur public, où des succés pourraient émerger pendant cette première phase d'ici 2021. Mais pour ces deux derniers secteurs c'est à l'étranger qu'il faut aller regarder, car en France, à la fois pour les notaires - dont l'informatique est pourtant gérée par la Caisses des Dépôts - et le service public, c'est actuellement le calme plat...

Autre signe de frémissement, deux leader du Cloud, AWS et Azure, ont décidé de ne plus laisser IBM faire la course seul en tête et viennent de sortir des offres de "Blockchain as a service". Ce sont des services managés incluant l'infrastructure à la demande et pouvant être partagés avec les membres d'un consortium. SAP, l'éditeur le plus concerné par les registres de l'entreprise, avait aussi fait une telle annonce l'an dernier.

L'annonce d'Amazon avait déjà eu lieu à re:Invent l'an dernier, mais Amazon ne l'a lancé officiellement que cette semaine : Amazon Managed Blockchain, sur Hyperledger Fabric et prochainement sur Ethereum.
De son côté Microsoft complète son offre de services autour de la blockchain avec Azure Blockchain Service et un premier consortium autour de JPMorgan qui fédère 75 banques, dont des banques françaises, pour traiter des paiements internationaux. 

Donc pour GreenSI, en dehors du Bitcoin et des effets d'annonce pour booster son cours de Bourse, la blockchain ça bouge surtout du côté des vendeurs de pioches et de leurs partenaires dans le Cloud ;-)
Mais cela reste une technologie à garder sur les radars, pour se préparer à rejoindre, après-demain, les consortiums qui pourraient émerger dans quelques industries.

L'humour de ceux qui aiment le numérique