samedi 19 décembre 2020

La dette technique, le composant principal des SI



Dans les grands mystères du management du système d'information, s'il en est un qui revient régulièrement sur le devant de la scène, sans être jamais réglé, c'est bien celui de "la dette technique". De quoi s'agit-il réellement ?

Les systèmes d'informations c'est comme les grandes métropoles. On inaugure en grande pompe la dernière médiathèque moderne aux normes environnementales, quand la majorité de la ville est composée de passoires thermiques. Il est toujours plus facile de mobiliser des moyens pour cette médiathèque sous les feux des caméras, que pour la remise aux normes des vieux bâtiments, voire parfois tout simplement pour leur entretien.

Comme les métropoles, les SI ont accumulé au cours des années la dette de la mise aux normes de tout ce qui a déjà été construit avant chaque norme.

Le dernier billet abordait la nouvelle posture de l'architecte du SI d'entreprise. Cette dernière évolue avec le digital qui pousse les frontières du SI traditionnel en dehors de sa zone de confort "régalienne", en numérisant les relations numériques avec les clients et les partenaires. Et à la frontière du SI, on construit beaucoup de nouvelles applications "sur Internet" qui doivent s'interfacer avec le cœur du SI qui gère toujours les transactions de l'entreprise. Et c'est souvent là que ça coince. !

Plusieurs études font ressortir que cette intégration est l'un des freins à la transformation digitale et la raison principale est la fameuse dette technique. Ces applications ont été construites avant (ou après mais ont ignoré) les standards de sécurité et d'ouverture des SI sur Internet et demain de l'Internet des objets.

La réalité des systèmes d'information d'aujourd'hui est donc que la majorité des budgets et des efforts applicatifs sont consacrés à l'existant, à son maintien en conditions opérationnelles, et sans même gratter la dette technique qui s'accumule mécaniquement avec le temps.

La dette technique c'est ce concept inventé par Ward Cunningham en 1992, inspirée de la dette dans le domaine de la finance. On peut vivre avec des dettes mais un jour on doit les payer.

Appliqué au domaine du développement logiciel, un jour on doit faire cette montée de version de la base de données devenue obsolète ou remplacer ce composant qui n'est plus supporté alors qu'il contient des failles de sécurité connues de tous. 

Cette dette est bien réelle car on emprunte aux budgets futurs du SI. La reconnaître est le meilleur moyen de vivre avec plutôt que de la cacher ou d'en rejeter l'idée.

Mais allez expliquer cela à des métiers à qui cela n'apporte rien de plus !

Dans les DSI qui ont un fort turnover (la durée moyenne en poste d'un DSI est de 3 ans) ou qui font tourner leurs grands fournisseurs, l'image de la dette représente aussi le fait que ce qui doit être remboursé aujourd'hui à été laissé par l'équipe précédente hier, et que les choix d'aujourd'hui seront assumé par la prochaine équipe. Cette dette devient générationnelle, et on pourrait se dire que dans ce contexte ce n'est pas facile de responsabiliser sur ce sujet.

Mais traiter la question de la dette technique n'est pas de faire d'un "grand soir" puis de se réveiller avec un SI tout neuf. Il est peut-être temps de quitter la métaphore Haussmannienne et d'en adopter une autre.

D'abord, c'est matériellement impossible sur le plan technique et financier. C'est pourtant ce qui régulièrement proposé, souvent inspiré, par des éditeurs en mal de nouveaux clients et d'extension de leur territoire dans le SI. Par exemple quand on veut remplacer un système ancien non maintenu (devenu "legacy") par un nouveau système, comme si on rasait un ancien quartier. Bien sûr, dans ce cas, on rassure tout le monde en criant haut et fort que ce sera sans régression fonctionnelle (un autre grand mystère du management des SI pour GreenSI et traité en 2017 avec ce billet), ce qui n'aurait d'ailleurs aucun intérêt. Si on remplace c'est bien pour repenser le métier et les processus, pas les sanctuariser.

Traiter la dette technique c'est gérer au quotidien le backlog des obsolescences, de cloisonner les systèmes pour les faire évoluer séparément, puis de les décloisonner avec des interfaces modernes. Bref, c'est un véritable travail d'architecte ! (CQFD)

C'est surtout un travail de tous les jours et une course sans fin, car la technologie évolue et le monde digital se complexifie sans cesse.

Mais il est vrai qu'entre les équipes projets mobilisées sur le neuf, et les équipes de maintenance mobilisées sur le support et l'urgence, peu de ressources ont cet objectif d'entretien au quotidien. C'était l'objet du billet précédent sur les architectes d'entreprise, de leur proposer des'inspirer du re-factoring effectué par les développeurs en mode agile, pour avancer dans la complexité et l'incertitude d'une gestion de produit (tirés par les clients) plutôt que de reposer sur de la gestion de projet classique (tirée par les plans).

L'urbanisme des systèmes d'information est fortement inspiré par les villes et par le code de la construction, avec ses quartiers, ses plans d'occupation ou son concept de maîtrise d'ouvrage qui vient aussi du bâtiment. Mais n'est-ce pas une erreur aujourd'hui dans un monde en évolution rapide ?

Et si finalement il fallait plutôt s'inspirer des jardins et d'un manuel de jardinage, comme métaphore de gestion du SI ?

Cette image a été proposée ce mois-ci, par Yves Caseau, le DSI Groupe de Michelin, lors de sa conférence sur le rôle l'architecte, dans le cadre du forum MarcusEvans sur l'évolution de l'architecture d'entreprise. GreenSI ne peut renier cette idée de verdir les SI, et c'est même l'origine de son nom choisi il y a 10 ans ;-)

La question reste cependant entière de savoir comment, et à qui, confier les tâches de jardiniers, qui vont mettre un tuteur par-ci, de l'engrais par là, tailler un buisson ou complètement élaguer un arbre. Et bien sûr sans avoir besoin de monter des projets de refonte complexe. Car c'est bien cela l'approche de la dette technique au quotidien, de permettre un travail de fond permanent sur la vitalité du SI.

Oubliez les grands projets de refonte, qui se font rarement, et adoptez plutôt l'œil du jardinier bienveillant sur son jardin :

  • L'entretien n'est pas gratuit
    La "re-factorisation" fait partie du plan de gestion du cycle de vie de l'application et doit donc avoir un budget consacré dans les projets. N'hésitez pas à annoncer 10% à 15% du total du coût de développement (hors pilotage), comme futur coût annuel récurrent, pour que vos clients s'habituent dès le début des projets à l'idée de l'entretien de ce qu'ils vont aller ajouter au patrimoine applicatif.
    Et qu'ils revoient leurs exigences à la baisse le cas échéant. 

  • Connaissez votre jardin
    La dette est dans toutes les applications, mais il y a dette technique et dette technique. Il faut donc les caractériser en matière de risque, d'impact métier ou business et de coût de réhabilitation. Ceci permet de répondre à LA question brûlante : "Mais au fait, par où commencer ?"
    La mobilisation des responsables des applications peut aussi être organisée de cette façon, avec des "primes" (ou des malus) distribuées aux projets qui intègrent les dettes techniques prioritaires dans leurs évolutions.

  • Mettez la cabane à outils au milieu du jardin
    La boîte à outils pour évaluer, traiter, ignorer ou retarder la dette technique existe. Alors simplifiez-vous la tâche et utilisez-la. Vous-la trouverez sur le web et même auprès de ceux qui voulaient vous vendre des projets de refonte, mais méfiez-vous quand même qu'ils ne gardent pas cette idée derrière la tête ;-)

  • Mettez en valeur les vieux arbres
    La communication est essentielle, à la fois pour sécuriser la démarche mais aussi pour montrer son impact. 
    On a souvent l'envie de mettre les vieux "legacy" sous le tapis et pourtant s'ils sont bien gérés il n'y a aucune raison de ne pas être fiers de son datawarehouse sur AS400, euh pardon System i5, ou de sa base SQL de 2To, toujours aux normes en termes de performance. 

Le digital, la complexité, l'agilité et la réduction des budgets nous obligent à changer notre regard sur les approches projets traditionnelles qui découpent le temps, l'espace et les ressources.

La perspective du jardin et de la dette technique peut nous aider à voir les choses différemment. Vous rencontrez rarement un jardinier qui veut tout raser, mais plutôt des jardiniers qui entretiennent tous les jours.

samedi 12 décembre 2020

L'architecture d'entreprise à l'ère du digital



À un moment de re-priorisation des projets SI suite aux chamboulements amenés par la crise sanitaire, que ce soit l'urgence du développement de la relation client par internet, y compris son intégration en temps réel avec la logistique (voir la logistique au cœur de l'expérience client) ou le doublement des télétravailleurs, l'architecture du SI n'a jamais été si importante.

Mais le rôle de l'architecte des SI, défini par la cohérence interne et la gouvernance centralisée, trouve-t-il toujours sa place dans une réaction rapide à des évolutions externes pilotée par l'urgence et les métiers ?

La transformation digitale des modèles économiques de certaines entreprises, dans des industries en mutation, avait déjà posé un certain nombre de questions ces dernières années sur la place de l'architecture d'entreprise (EA). Quand les métiers évoluent dans un contexte routinier, "business as usual" comme disent les Américains, l'architecture d'entreprise se développe et rationalise le SI.

Mais quand le contexte business devient incertain, que la compétition franchie les barrières des industries de façon disruptive, l'approche traditionnelle de l'architecture d'entreprise devient parfois un frein, qui apporte plus de questions que de réponses. Le désordre est même toléré, pourvu qu'il fasse vendre. Les métiers pourraient alors être tentés de s'affranchir de l'EA, de se concentrer sur les applications qui vendent à court terme, et non sur l'harmonie du SI à moyen terme ;-)

Le digital a-t-il besoin d'architectes d'entreprise ?

Le retour d'expérience des "digital factory", ces équipes souvent dédiées et isolées du reste du SI, en charge des développements digitaux natifs dans le Cloud, est intéressant. Il montre que l'architecture ne peut pas être abandonnée car elle réapparaît spontanément dans ces usines à applications digitales. L'architecture y est prise en charge par les développeurs les plus expérimentés, qui dirigent les équipes en mode agile (Lead dev). Dans ces équipes la conception, la réalisation, et parfois l'exploitation (depuis DevOps) sont réalisées de façon intégrée, contrairement à la vision classique d'une DSI - confortée par des années de gouvernance CoBIT - qui sépare les études, du développement (organisé en projets) et les développement de l'exploitation.

Ces architectes ont cependant un horizon plus limité, à la fois dans le temps en s'autorisant du "re-factoring" régulièrement, et dans l'espace en se concentrant sur le système à développer, souvent la ligne de produits portée par le "product owner", et ses interfaces, et non l'ensemble du SI.

Le déplacement de l'architecture, dans l'action et là où se crée la valeur client, est donc une piste à explorer quand on fait le constat d'une architecture régalienne, éloignée des métiers. Surtout si la bascule que l'on observe, de "grands projets" à des "plateformes produits", devient une réalité dans l'entreprise, y compris pour les plateformes support (RH, ERP...) avec des utilisateurs internes et non des clients externes. La gestion de produits prend le pas sur la gestion de projets.

Une autre façon de voir cette émergence, est de considérer que le rôle de l'architecture est repris par le développeur car ce rôle est lié au fonctionnement de l'équipe agile multidisciplinaires (product owner, le designer, le graphiste, les développeurs et parfois le support) qui avance par étapes (sprints).

Pour voir loin, l'architecte a besoin d'interactions. Dans ces équipes intégrées, il peut plus facilement être immergée dans la vision de la roadmap, l'IHM et bien sûr les contraintes de réalisation, délais du sprint en cours et des prochains. L'architecture peut garder son indépendance, mais au sein de l'équipe qui produit, et casser sont image de tour d'ivoire.

Le profil de l'architecte recherché par les métiers évolue alors vers des personnes pragmatiques, communicantes qui peuvent influencer les développements dans l'action. 

Mais comment maintenant éviter les écueils classiques des équipes autonomes : développer plusieurs fois la même chose, la complexité croissante de l'architecture qui duplique les efforts de gestion des composants, ou le manque de synergies entre lignes de produits pouvant aller jusqu'à une expérience client décousue ?

Personnellement, j'ai déjà été confronté au site d'une grande assurance pour gérer des produits d'épargne acquis personnellement (type PER), totalement différents du site utilisé pour des produits identiques, acquis pour moi, mais par mon entreprise. On se retrouve alors avec deux sites, deux authentifications, et une vision différente de produits identiques. On se doute vite que l'équipe B2C et l'équipe B2B étaient distinctes, et dans deux divisions différentes. Pourtant dans une logique patrimoniale centrée sur l'utilisateur (moi), la vision similaire à défaut d'être unifiée, de mes investissements dans ces produits, est juste une évidence.

C'est justement là que l'architecture d'entreprise doit reprendre la main. 

Une approche rencontrée est, à partir d'une cellule intégrée multidisciplinaire centrée sur un produit, de confier aux architectes d'entreprise une responsabilité plus transverse, à plusieurs lignes de produits, en fixant dans leurs objectifs la gestion de la plateforme digitale comme socle accélérateur des projets.

C'est donc la poursuite d'une construction du bas vers le haut, en reprenant les composants produits par les équipes au plus près des besoins, et en les consolidant comme composants normalisés au niveau d'une plateforme digitale mise à disposition de tous. Cela demande bien sûr du "re-factoring" régulier, par rapport à la même approche du haut vers le bas, mais le gain est réalisé au niveau des délais et de la disponibilité des composants.

Ce fonctionnement est utilisé par l'open source qui arrive à fédérer des centaines de développeurs sur le développement de plateformes. C'est aussi un moyen de faire changer de posture l'architecture d'entreprise, depuis une position régalienne, vers une position de solutions, puisque les architectes partagent maintenant la responsabilité de cette plateforme socle et, vu des métiers, contribuent à accélérer les projets.

Les évolutions de versions de ces composants sont alors réalisées pour toutes les équipes, L'architecture d'entreprise à ce niveau prend un rôle très opérationnel, qui n'empêche pas le régalien mais qui en modifie profondément la posture.

L'architecture reste un rôle, mais se rapproche d'une mission de gestion de produit, la plateforme digitale socle, ce qui est facilité par le Cloud avec le PaaS - Plateforme as a service - et les avancées de la conteneurisation, et sans se substituer aux métiers, qui voient au contraire ce socle comme un accélérateur.

Voyez donc vos architectes d'entreprise comme des "product owners" de cette plateforme digitale socle, à laquelle vous pouvez même donner un nom. Ils sont alors en animation d'un réseau d'autres architectes, qui parfois n'en ont pas le nom, déployés au niveau des équipes agiles, au cœur de là où se passe la production de valeur et avec la capacité d'une réaction rapide en réponse à l'incertitude.

Cette organisation en réseau a clairement un impact sur les profils à recruter et les formations pour répondre au nouveau challenge d'une architecture d'entreprise distribuée. La capacité d'animation d'un réseau devient une compétence importante. Surtout quand ces plateformes rendent des services à d'autres SI à l'extérieur de l'entreprise par exemple avec des API en plus des applications portées. Il faut alors coordonner les aspects techniques avec les ré-utilisateurs de ces APIs, DSI de clients et partenaires, voir développeurs indépendants. 

Et puis l'architecture digitale c'est de plus en plus la capacité à intégrer des objets connectés, avec éventuellement du stockage de données "Edge", en local, quand les coûts ou les ressources pour les remonter dans le Cloud, seraient trop importants. C'est notamment vrai quand on a besoin de temps réel, avec peu de latence, ou que l'on manipule de la vidéo qu'il faut analyser au plus vite. On se retrouve alors avec trois niveaux d'architecture, l'infrastructure des objets connectés qui ont leur logiciel embarqué, les nœuds Edge et les services Cloud.

L'arrivée de la 5G, adaptée à ce type d'applications, devrait les multiplier.

Dans ce contexte, l'architecture régalienne, qui régit l'intérieur de l'entreprise, doit aussi se préoccuper de systèmes répartis et ouverts, avec des parties prenantes sur lesquels elle n'a aucune autorité régalienne. C'est un autre signe qui montre les limites de la vision d'une architecture d'entreprise totalement centralisée dans un monde digital.

Le rôle de l'architecture d'entreprise est donc progressivement en train de changer avec le développement du digital.

L'organisation et la gouvernance traditionnelle pour y répondre ne sont donc peut-être plus totalement adaptées. C'est le bon moment pour éliminer les missions d'architecture régaliennes les moins utiles, et utilisées, et de redéployer les ressources sur l'action, là où se joue la valeur ajoutée, au plus proche des produits. C'est peut-être également le bon moment de développer les compétences des architectes avec des compétences en gestion de produits numériques et en animation de communautés.

mercredi 11 novembre 2020

5G : un marché de niches... industrielles



Les fréquences 5G sont attribuées et les opérateurs se préparent à appuyer sur le bouton pour activer la 5G sur leur réseau à partir du 18 novembre. Cette activation est juste "officielle" et à plus grande échelle, puisque des autorisations avaient été données pour des zones pilotes. Orange a annoncé qu'il sera là, dès le premier jour de l'ouverture, et Free regarde s'il peut à nouveau mutualiser son réseau avec Orange.

Car maintenant, il va falloir amortir les plus de 2 milliards de la licence versée à l'Etat pour exploiter pendant 15 ans les fréquences libérées, mais surtout les autres milliards d'investissements pour mettre à jour les réseaux. On entre donc dans une phase de ROI - retour sur investissement - pour les opérateurs, mais aussi pour les utilisateurs, grand public ou entreprises et les collectivités.

Pour le grand public, la question est moins la rentabilité économique des usages, que leur rentabilité environnementale.

De nombreuses voix se lèvent, dont les élus sur certains territoires, pour dénoncer des usages "futiles" car leur bénéfice est largement inférieur à l'impact environnemental engendré. On cite en boucle dans les médias la vidéo-X en 4K regardé dans un ascenseur depuis un smartphone avec un petit écran... Une loi est d'ailleurs en préparation pour rendre le numérique plus responsable (voir L'informatique peut-elle être durable ?), qui, a défaut de résoudre quoi que ce soit, permettra au moins de poser un débat démocratique dans ce qui était jusque-là un plan de déploiement technologique, voir technocratique.

Ce qui fait dire à GreenSI que le déploiement, rapide et massif, de la 5G à l'échelle du territoire national est certainement devenu un mythe... 

On est donc parti pour un déploiement progressif, à la fois sur les territoires et sur les performances (débit, latence, connexion massive d'objets, ...), ce qui prendra plusieurs années en France (3 à 5 ans ?). Dans l'ordre, le débit arrivera en premier, puis la faible latence et enfin quand les infrastructures le supporteront, la capacité à gérer jusqu'à 1 million d'objets par km2.

 

Dans ce contexte, pour les entreprises, la question est donc de savoir quels usages exploiter en premier sans attendre un régime de croisière plus lointain. Car la 5G est une technologie de rupture (voir ce billet), elle demande une transformation des modes de fonctionnement, voir des métiers, pour être exploitée à son plein potentiel. Elle doit surtout amener quelque chose de plus par rapport aux autres réseaux déjà existants (4G, Wifi, Nb-IoT) et déjà compatibles avec de multiples terminaux qu'il faudrait changer.

La 4G sera encore, pour de nombreuses années, le réseau mobile par défaut, car comme on l'a vu, la 5G ne sera pas disponible immédiatement sur tout le territoire et dans toutes ses fonctionnalités. Il est aussi illusoire de croire que la 5G couvrira les zones 4G non couvertes, qui ne sont déjà pas rentables pour les opérateurs. Les usages à faible consommation d'énergie vont eux être préemptés par le Nb-IoT, et les réseaux actuels comme Lora ou Wize. Le besoin de débit sur des espaces limités sera préempté par le Wifi et son évolution Wi-Fi, 6 déjà à l'approche aux États-Unis. Le Wifi haut débit est aussi beaucoup plus responsable que le réseau 4G sur le plan environnemental.

Pour GreenSI, il reste donc à la 5G le haut débit en mobilité, et sa faible latence, qui sont ses caractéristiques au-dessus de tous les autres réseaux. Cela ne veut pas dire qu'elle ne pourra pas occuper d'autres terrains de jeu, mais arrivé au ROI, il sera plus difficile de justifier un bénéfice marginal contre un réseau et des équipements existant.

Sur ces usages de haut débit mobile et de faible latence, la 5G va rencontrer le monde industriel. Ne l'imaginez donc pas qu'avec un smartphone, mais aussi avec un objet connecté, en temps réel, qui pourra si besoin nous envoyer un flux de données/vidéo. Certains objets seront pilotables à distance. Toute machine dans une usine peut répondre à ces critères. Dans ce contexte, outre les opérateurs, ceux qui tireront profit en premier de la 5G seront ceux qui imagineront et produiront ces objets "5G ready" qui permettront d'agir à distance. On pense aux fabricants de module 5G à intégrer aux objets et machines, ou d'objets industriels déjà connectés qui seront adaptés à la 5G.

Mais attention, GreenSI ne croit pas aux objets 5G non pilotés par des humains, comme la voiture autonome. La voiture autonome n'a pas besoin de la 5G et Tesla la démontré à grande échelle. Heureusement, puisque comme on l'a vu on aura pas de continuité territoriale du réseau 5G avant de nombreuses années. La presse reprend pourtant parfois cette croyance véhiculée par le marketing de quelques acteurs, qui voyaient peut-être à 10 ou 20 ans. 

C'est donc dans l'industrie 4.0,  qu'il faudra aller chercher la majorité des premiers usages pertinents de la 5G.

A la croisée de la mobilité et du pilotage temps réel, GreenSI est allé creuser l'idée d'un drone autonome qui permet à son opérateur de ne pas avoir à se rendre sur un site, mais de pouvoir agir à distance. Dans les exemples ci-après, ce drone peut être un drone volant, mais il peut être également un engin de chantier, ou pourquoi pas un drone aquatique.

 

Dans le cas du drone volant, l'intérêt est par exemple de pouvoir, suite à une alarme émanant du site, "réveiller" un drone sur ce site industriel pour procéder à une levée de doute visuelle permettant de décider d'envoyer ou non une équipe. On peut ainsi en multipliant les drones sur des sites, envisager une surveillance centralisée, sans renoncer à garder un contact visuel et sonore avec chaque site. Cette vidéo montre les caractéristiques de drones "5G ready" déjà commercialisés. Une autre possibilité est quand le drone peut arriver plus vite que l'équipe d'intervention, notamment en environnement urbain dense. C'est déjà le cas à Monaco, où la 5G est déployée, avec le cas d'usage de la sécurité civile.

Dans le cas de l'engin de chantier (vidéo), l'intérêt est, dans les exemples rencontrés, de renforcer la sécurité des conducteurs, qui peuvent conduire les engins à distance. La mine ou le port de marchandises sont des terrains de jeu propices à ces usages. On peut également imaginer une nouvelle forme d'organisation du travail, avec des plateformes centralisées, que rejoignent les chauffeurs pour réaliser des opérations dangereuses ou techniques.

Dans les deux cas on voit que les métiers évoluent et permettent de s'affranchir, pour certaines actions, de la barrière de la distance. La question du déploiement de la 5G pour l'entreprise est donc bien celle d'une transformation numérique, rendue possible par un mixe entre hardware et software, connecté avec les nouvelles caractéristiques de la 5G. Dans l'industrie c'est ce que l'on met derrière l'appélation Industrie 4.0.

Pour l'opérateur de télécoms, le fait que la 5G n'a besoin d'être disponible que sur le site industriel, et pas sur tout le territoire autour du site, ouvre une autre approche plus sélective pour le déploiement du réseau. Une approche qui permet d'intégrer les usages potentiels, leur valorisation par des entreprises, et donc la capacité à vendre plus de trafic 5G localement en limitant les investissements.

Pour GreenSI, la 5G sera donc certainement un marché de "niches" dans les prochaines années. Si vous voulez en explorer les bénéfices, ne l'imaginez pas disponible partout, pensez objets connectés et mobilité, et trouvez les cas d'usages de vos métiers à cette intersection. Pour décider de les engager dans un contexte 2021 de réduction des budgets SI, c'est bien par le volet transformation et retour sur investissement qu'il faudra les prioriser.

Alors bonne chasse aux usages!

 

 






dimanche 25 octobre 2020

#TousAntiCovid est déjà un succès!



#TousAntiCovid est la mise à jour, lancée cette semaine par le gouvernement, de l'application StopCovid de traçage par bluetooth, qui avait fait couler beaucoup d'encre en avril dernier, jusqu'à être reconnue finalement comme un échec d'adoption par les français.

GreenSI n'a pas de boule de cristal pour savoir si la nouvelle mouture contribuera à ralentir la progression de l'épidémie. Cependant, dans le contexte des systèmes d'informations pilotés par l'Etat, GreenSI trouve que le lancement de #TousAntiCovid est déjà un succès digital. Explications !

GreenSI voit la réaction du gouvernement, suite aux résultats de StopCovid, comme une illustration de l'adoption des règles (ou pour certains, des croyances) que l'on retrouve dans le digital. Est-ce un signe de la transformation de l'état d'esprit de nos dirigeants vis-à-vis du numérique ? C'est en tous cas encourageant de voir que le numérique fait toujours parti de la solution, car dans le cas présent il créé une disruption sur la capacité à transmettre de l'information, par rapport à son équivalent téléphonique.

Mais revenons d'abord sur StopCovid. Malgré ses déboires, StopCovid avait réussi une performance peu égalée dans les ministères, développer une application mobile en moins de 2 mois (annonce le 7 avril par le chef de file l'Inria et apparition dans les stores le 2 juin).

Une application de seulement 6 écrans certes, mais qui n'est pas si simple puisqu'elle qu'elle gère des données personnelles, et surtout qu'elle a été annoncée par le Président de République lui-même et donc a été livrée en pâture à tous ses opposants. C'est aussi lui qui a reconnu qu'elle n'a pas marché, enclenché sa refonte et qui reste donc en première ligne avec le secrétaire d'Etat au numérique.

Rappelons que les derniers "exploits" des systèmes d'information de l'Etat dans les billets de GreenSI étaient il y a 2 ans l'arrêt de SIRHEN, le SI des ressources humaines de l'Education Nationale après 321 millions d'euros d'investissements et 10 ans d'efforts (voir ce billet), ou, dans la Santé, la Carte Sesame Vitale qui a mis 20 ans à se déployer. On apprends d'ailleurs ces derniers mois qu'elle gérerait 2,6 millions de comptes fictifs et de faux ayants droits...

Dans les deux cas c'est le Ministre concerné,et non le Président, qui est sur le front, comme celui de la Défense en 2013 pour l'arrêt puis le redémarrage de Louvois, autre fiasco des SI avec la paie des militaires.

Concernant les données personnelles, rappelons que le déploiement du RGPD en Europe depuis 2018 a tué l'innovation dès qu'une application contient, ou peut être suspectée de toucher à des données personnelles. Le gouvernement a donc demandé les avis nécessaires (CNIL) et passé outre certains points via la loi d'urgence sanitaire. Ce week-end s'est d'ailleurs joué à l'Assemblée Nationale la prorogation de l'autorisation d'utiliser les données personnelles (Projet de loi 3464, article 3), pour prévenir des personnes qui ont été en contact via la trace prise par StopCovid, et ce jusqu'au 1er avril 2021

Le succès immédiat de StopCovid aurait donc certainement été un miracle ! Des difficultés similaires se constatent ailleurs dans le Monde, même si certaines applications, comme à Singapour ont été largement adoptées par le public.

Mais maintenant, que nous apprends #TousAntiCovid sur le digital ? 

Le "Minimum Viable Product"

Dans un monde digital et agile, on peut donc voir StopCovid comme un MVP, "Minimum Viable Product". Vu les délais, le produit était minimum - le dispositif de traçage - et agile, car il a permis de se confronter, le plus rapidement possible, au problème le plus important à résoudre : la gestion des données personnelles pour sauver des vies. 

Cette application mobile a donc rencontré le plus vite possible tous les obstacles, techniques, réglementaires, déploiement auprès des français... et a pu apprendre pour mieux s'améliorer. Sa seule erreur a peut-être été de d'être lancé comme un produit fini et non une plateforme numérique évolutive qui accompagnerait les français tout au long de l'épidémie.

C'était bien sûr impossible, puisque l'obtention de toutes les autorisations demandait justement de limiter le produit, dans ses fonctions et dans le temps. A méditer.

Qui pilote le digital, la DSI ou les métiers ?

Ce développement n'a pas été géré par la direction interministérielle du numérique (DINUM) mais par l'Inria et des acteurs privés bénévoles en consortium, une première.

On a vu l'implication du Président lui-même, et celle de la récente agence Santé Publique France (2016), sous tutelle du ministère de la Santé. Le débat a été intense avec la DINUM, pourtant en charge de la transformation, mais qui avait un autre choix technique et de protocole à proposer.
Elle a été écartée...

Comme parfois avec le digital, on n'hésite par à commencer par du "shadow IT" piloté par les métiers et non par la DSI ;-)

Fail fast !

StopCovid illustre une autre règle du digital, "fail fast", donc le droit à l'erreur et à l'amélioration continue. #TousAntiCovid, la seconde itération, est née cet apprentissage, après seulement 4 mois de fonctionnement et un pic de 2,8 millions de téléchargements.

Compte tenu des incertitudes de la situation sanitaire, GreenSI ne serait pas surpris qu'il y ait encore plusieurs itérations. C'est bien le propre de l'agilité de s'attaquer aux besoins quand ils émergent, et personne ne savait en mars qu'une seconde vague demanderait une gestion encore plus critique qu'après le déconfinnement, de cette information stratégique pour lutter contre l'épidémie : "qui a été en contact avec qui ?". 

L'importance du design 

Le gros changement est certainement une ergonomie améliorée, de la couleur au-delà du bleu, blanc, rouge, des informations mises à jour régulièrement, et des outils pratiques comme le lien avec la carte des centres de dépistages actualisée des temps d'attente et le nouveau formulaire d’attestation dérogatoire de déplacement depuis le couvre-feu. Bref, tout ce qui est pratique et qui concerne les français.

#TousAntiCovid nous rappelle ainsi qu'une application mobile a besoin d'un motif pour y revenir et se construit avec une logique de parcours utilisateurs.

StopCovid était une application qui ne servait à rien si on avait pas été en contact avec quelqu'un d'infecté, et compte tenu de la faible pénétration en nombre d'utilisateurs, ça n'arrivait presque jamais.

#TousAntiCovid a une stratégie de contenu publié chaque jour et d'interactions avec ses utilisateurs, notamment de quand date l'information du dernier traitement qui nous dit que l'on a pas été en contact (connu de #TousAntiCovid) avec le virus.

En terme de digitalisation de ce processus d'information (actuellement réalisé par 30.000 téléopérateurs en lien avec les médecins et les hôpitaux), c'est un gain de temps. Mais c'est surtout une rupture dans ce processus d'identification des cas contacts, puisque sans l'application il est bien sûr impossible de déclarer à son médecin, ceux que l'on ne connait pas.

Une disruption amenée par le numérique qui peut sauver des vies, mais qui dérange les opposants, cherchant jusqu'à ce week-end à bloquer la prorogation à l'Assemblée Nationale. L'argument de protection des données personnelles, ça ressemble de plus en plus aux armes à feu dans la constitution américaine, c'est essentiel pour notre liberté, mais ça peut tuer.

Ne pas négliger la conduite des changements 

#TousAntiCovid nous rappelle l'importance de la conduite des changement pour l'adoption d'une application.

StopCovid, un nom qui a certainement été validé au plus haut niveau en son temps, a été changé pour inclure le "Tous" rappelant que plus il y a d'utilisateurs, plus l'application protège ses utilisateurs, et donc que tout le monde est acteur. Le "#" s'inspire du déploiement viral sur les réseaux sociaux. Le logo de la République et de Santé Publique France ont disparu.

Cette application appartient aux citoyens, c'est à eux de s'en emparer, d'en parler de la diffuser dans leur entourage, et c'est le Président des français, resté dans la boucle, qui la transmet à tous. Une vrai stratégie de conduite des changements.

D'ailleurs, dans les démarches de conduite des changements on parle de créer une "contagion positive" (ça ne s'invente pas!), en priorité auprès de ceux qui son neutres, en s'appuyant ensuite sur ceux qui sont positifs, et sans perdre de temps avec les détracteurs qui vont rapidement se retrouver minoritaires.

 

En lui donnant le statut de "geste barrière", on a également franchi aussi une étape dans la maturité digitale en intégrant la nouvelle application dans le processus de protection, et non pas comme un gadget de plus à côté. 

Enfin, les liens de chargement et la promotion de l'application se repèrent sur internet, la chasse à tous les anciens liens relatifs à Stopcovid a été faite et ils renvoient maintenant sur #TousAntiCovid, et le nouveau site bonjour.tousanticovid.gouv.fr/.

On pourrait cependant imaginer une plus grande diffusion en s'appuyant sur une population qui en aurait besoin pour rassurer, comme les restaurateurs qui saisissent sur des cahiers des données de visites très peu précises sur le risque de contact (et critiqués par la CNIL), ou les étudiants lors du retour sur les bancs de l'université, dommage.

Être digital, c'est être "data driven" 

La crise sanitaire a mis au premier plan la gestion des données et l'open data, dans ses interactions avec les français.

La France est reconnue dans ce domaine de l'open data, mais c'est la première fois que les données de l'épidémie sont disponibles en continue sur le site santepubliquefrance.fr pour le public, sont reprises et commentées par les ministres. En 2013, le ministère de la Santé était totalement opposé à l'open data et cette position ne s'est infléchie que très récemment.

Or on sait que l’observation permanente des données, assure de comprendre les évolutions de l'environnement et d’ancrer les stratégies dans le réel. On devient alors "data centric" et la collecte de la donnée et son exploitation font partie intégrante des processus d'action.

Aujourd'hui #TousAntiCovid est clairement au cœur d'une plateforme de données, simplifiées, plus compréhensibles du public, avec l'enjeu pour ses processus de production de l'émergence d'une santé plus réactive, avec une mise à jour quotidienne, qui prends le pas sur le cloisonnement des structures du secteur de la Santé.

On peut débattre de l'efficacité des mesures prises, on ne peut plus débattre des chiffres. C'est une accélération formidable en 6 mois qui a de forte chance d'être durable.

Être digital, c'est libérer les équipes

D'ailleurs au départ, c'est l'initiative de quelques agents informaticiens de la fonction publique, confinés, qui ont créé la consolidation des bases de données hétérogènes et leur mise en ligne sur un site créé adhoc. C'est ce qui explique certainement un processus de collecte de données un peu chaotique, avec des ré-ajustements réguliers sur les données. Mais reconnaissons que de pouvoir aller sur un site français, et non sur celui de l'Université John Hopkins, qui a compilé les chiffres mondiaux bien avant l'arrivée du virus aux Etats-Unis, est un peu rassurant.

On retrouve ici l'importance dans le digital du "bottom-up" par de petites équipes agiles, et donc ne pas tout planifier dans des grands plans qui risquent de stériliser toute l'innovation.

Et l'IA quand est-ce qu'on en fait? 

On peut cependant constater mondialement que le rôle des intelligences artificielles a été très limité, voir inexistant pendant cette crise. Pourtant juste avant on nous promettait monts et merveilles. Même, les États-Unis, le pays qui truste tous les succès dans la reconnaissance vocale, les traitements de maladies, les voitures autonomes, ... n'a pas de meilleurs résultats en gestion de crise que les autres.

Le manque de données dû à la nouveauté du virus est certainement un début d'explication, ce qui fait dire à GreenSI que ceux qui accumulent les données pendant cette crise sont en train de prendre de l'avance pour le traitement de la prochaine crise.

C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre le débat sur l'hébergement des données du Health Data Hub par Microsoft de droit américain, et donc le risque que les services de renseignements américains demandent l'accès à ces données - depuis l'invalidation par la CJUE du Privacy Shield en juillet dernier - et que ce dernier s'exécute. C'est vrai que par le passé Microsoft s'est déjà opposé à ce type de requêtes. Cédric O, secrétaire d'Etat au numérique, a annoncé un prochain appel d'offres pour rouvrir la compétition aux fournisseurs français et européens, qui avaient été écartés par un cahier des charges un peu trop exigeant à l'époque ;-)

En synthèse, GreenSI considère que le fait de relancer une nouvelle version de StopCovid, d'apprendre de ses erreurs, d'adopter les principes du digital, en 6 mois, est déjà un beau succès pour cette application #TousAntiConvid, et plus largement pour la place du numérique dans la société.

Il ne reste plus qu'à espérer qu'avec l'adhésion du plus grand nombre, elle pourra démontrer la pertinence du digital dans le système de Santé en cas d'épidémie, et à sa façon, contribuer à sauver des vies. Au moment où j'écris ces lignes elle a été téléchargée par 1 million d'utilisateurs de plus que StopCovid. On atteint donc maintenant 5% des français, la cible minimum est de 10% pour son efficacité. Pour lutter et déconfiner, on a pas le choix !

On la trouve ici : sur iOS (lien vers l'App Store), sur Android (lien vers Google Play Store) et même sur Huawei il est possible de la télécharger ici

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dimanche 18 octobre 2020

Demain, des villes vraiment intelligentes

La 5G, nouvelle technologie de l'internet mobile, au débit annoncé vingt fois supérieur à la 4G et à la latence compatible avec le temps réel, prépare une rupture dans beaucoup de domaines, pour les entreprises et les territoires (voir Êtes-vous prêt.e.s pour la rupture de la 5G ?) 

On a d'abord eu une course mondiale effrénée pour la développer à l'échelle industrielle. C'est en avril 2019 que la Corée du Sud est devenue le premier pays à commercialiser la 5G via ses trois opérateurs nationaux (KT, SK Telecom et LG UPlus).

En France, ça a commencé à patiner dès 2018 avec un calendrier d'ouverture et surtout une procédure d'attribution des fréquences régulièrement repoussée (initialement prévue fin 2018). Elle va finalement avoir lieu et les enchères démarrent le 29 septembre 2020, mettant fin à la phase d'expérimentation et aux nombreux pilotes qui avaient obtenu une fréquence provisoire. 

Mais suite aux dernières élections municipales à Lyon, Bordeaux ou Grenoble, on a assisté à un début de sortie de route, avec des nouveaux élus locaux annonçant vouloir geler ou stopper tout déploiement. Des annonces d'ailleurs pas nécessairement supportées par les habitants de ces territoires si on en croit un récent sondage IFOP.

En 2019, GreenSI voyait se dessiner au niveau mondial une fragmentation de l'aménagement numérique des territoires 5G vers un Internet fragmenté - avec le bras de fer États-Unis contre Chine, l'affaire Huawei, et ses conséquences en Europe où tous les États ne boycottent pas l'équipement de Huawei (notamment Monaco).

Un an plus tard GreenSI était loin d'imaginer que cette fragmentation pourrait même apparaître à l'intérieur d'un Etat, la France en l'occurrence. Car c'est bien cette fragmentation qui a été mise en évidence par le discours présidentiel qui a utilisé l'image de la communauté Amish, pour réaffirmer que la France "ne reviendrait pas à la lampe à huile". Le sujet dépasse l'écologie.

Cette communauté américaine ne veut pas se laisser imposer le progrès par les autres communautés, de la voiture à la médecine, y compris la vaccination. Ce que l'on sait moins, c'est qu'elle est née en France, en Alsace, puis a été expulsée par Louis XIV en 1712 et accueillie sur les terres de William Penn de l'autre côté de l'Atlantique, qui deviendra l'État de Pennsylvanie.

La notion d'exclusion totale mise en avant par les Amish depuis leur origine (l'excommunication) est ce qui va donner à leur communauté la capacité de résister à toute intégration et à toute influence.

Appliquée à des sciences et techniques on en arrive à la souveraineté des choix sur un territoire et une certaine porosité symbolisée par cette technologie de chariot roulant sur une route construite et financée par l'État de Pennsylvanie pour des voitures.

L'internet, avec ses protocoles partagés et sa gouvernance mondiale, nous a peut-être donné l'illusion d'un déploiement technologique uniforme sur la planète. Les GAFAs ont renforcé ce sentiment en créant les outils du village mondial.

D'ailleurs, quand le déploiement n'atteignait pas un territoire c'était perçu comme une inégalité. En France, les efforts sur la 4G et la fibre, réclamés par les habitants, ont toujours été dans le sens de réduire les zones où ces technologies étaient absentes avec un objectif d'inclusion.

Le débat sur la 5G repose la question de cette uniformité et d'une politique nationale de déploiement.

Mais ne nous leurrons pas. Le monde continuera de déployer la 5G, quoiqu'en pensent les villages des vallées du Rhône, de la Garonne ou de l'Isère. Ce marché mondial financera la R&D sur les terminaux et les infrastructures. La Chine, en septembre 2020, a déjà plus de 110 millions d’utilisateurs de la 5G (chiffres China Mobile et China Telecom) et déploie environ 15.000 nouvelles stations de base 5G chaque semaine.

La France continuera donc certainement son processus, d'attribution puis de déploiement, dans les villes où les collectivités seront motrices. En tout cas c'est la volonté du gouvernement réaffirmée par le Président.

Mais, au-delà de toute considération électorale, on peut aussi considérer que ces territoires veulent peser plus sur le choix de l'aménagement numérique de leur territoire et estiment ne pas avoir assez d'information sur les implications à moyen terme des infrastructures de communication 5G. Un billet de GreenSI d'octobre 2019 appelait d'ailleurs à mieux gouverner les infrastructures numériques des villes et métropoles qui se développent largement et demandent une nouvelle gouvernance des données.

Ce type de refus, entre le local et le national, dans un monde où la technologie prend de plus en plus d'importance, n'est d'ailleurs pas nouveau. La France l'a connu ces dernières années avec les compteurs Linky, projet national qui a rencontré des oppositions de maires au niveau local.

Sur le plan international on a également rencontré ce type de refus. La France par exemple limite l'usage des caméras de vidéosurveillance (à la police) alors que de nombreux pays développent de multiples applications dans les villes, reposant sur l'analyse de flux de données (alerte sur des dépôts sauvages, accidents, calcul de la fréquentation...).

Ce qui est nouveau avec la 5G, c'est que les bénéfices du compteur Linky ou les images d'une caméra sont limités à une application, quand ceux de la 5G auront un impact sur toutes les applications puisque c'est une technologie d'infrastructure du territoire. Seule, elle ne sert à rien, coûte, et consomme de l'énergie. Ce sont les usages qui peuvent justifier son utilité.

Refuser la 5G est un choix qui ne sera pas neutre sur le plan du développement du territoire, puisqu'il s'appliquera à tous ceux  particuliers, touristes, entreprises  qui y vivront ou le traverseront quand ils auront besoin de ces infrastructures. La conséquence immédiate en sera des investissements plus risqués pour tous sur ces territoires, car la 5G s'inscrit aussi dans une dynamique nationale d'évolution des réseaux mobiles de communication à 10 ans.

Ce débat pose donc la question sur la gouvernance des choix d'infrastructures : nationaux et homogènes, ou locaux et hétérogènes.

On ne se souvient pas assez du démarrage de l'électricité et de la multitude de réseaux aux niveaux des communes, sans coordination nationale. Progressivement des syndicats intercommunaux vont se créer, développer un service public local, normaliser les technologies et permettre des échanges, puis l'État nationalisera les réseaux et créera EDF avec un service public national, pour ensuite le redécouper en production, transport et commercialisation ouverte à la concurrence.

L'exemple du transport ferroviaire est aussi intéressant. La SNCF, issue de la nationalisation de sociétés de transport régionales, qui a développé la technologie TGV, a progressivement abandonné la desserte des régions, au profit des TER, pour se concentrer sur le réseau national. L'équilibre réseau national et local est donc cherché sur chaque territoire.

Avec la 5G et l'ouverture des fréquences, l'État donne le droit à plusieurs opérateurs pour stimuler la concurrence, pour opérer et développer l'infrastructure, mais sans clairement intégrer l'échelon régional. Celui-ci profite du débat et des élections pour y rentrer.

Enfin se pose la question autour des usages. Que reproche t-on à cette technologie 5G ? Principalement de justifier le besoin d'un nouveau réseau et son impact environnemental, y compris sur les humains avec la question des ondes.

L'Agence national des fréquences (ANFR) a procédé à des simulations dans le 14e arrondissement de Paris qui tendent à montrer que l'arrivée de la 5G ne fera pas exploser les niveaux d'exposition aux ondes dans la bande 3,4-3,8 GHz. D'autre part, les bandes de fréquence des réseaux 2G et 3G seraient réutilisées par la 4G si la 5G ne se développe pas (et donc pas supprimées) car la saturation de la 4G est aussi devant nous. Ces résultats vont donc dans le sens de la 5G pour supporter à l'avenir les besoins de connectivités des habitants, quand ils votent avec leur smartphone, sont croissants. 

Sur le plan environnemental, une fois en régime de croisière, d'autres études montrent que les antennes 5G sont en théorie 20 fois moins énergivore par rapport à la 4G, rapporté au Go transmit. Mais les architectures 5G ont un nombre d'antennes supérieur à celui de la 4G. De plus il est certain que la 5G va stimuler des usages, rendant possible l'impossible en 4G comme le pilotage temps-réel d'une machine à distance. On peut aussi argumenter que passer de la 4G à la 5G va stimuler le changement de terminal, même si le marché de l'occasion est très solide et que ce changement se fera sur de nombreuses années. On voit donc bien qu'il n'y a pas de vérité et que ce sera une question de stimuler "les bons usages" voire interdire les autres. D'ailleurs, la Chine arrêterait sont réseau 5G la nuit en puisqu'il est moins utilisé, ce qui n'est pas le cas actuellement de la 4G.

Mais la question environnementale du numérique est toujours rendue compliquée avec la dualité que GreenSI résume à "Green IT versus IT for Green" :

  • "Green IT" c'est la recherche de la sobriété du numérique à tous les niveaux, du terminal au datacenter en passant par les applications et les réseaux de communication (que la 5G va impacter).
  • "IT for Green" c'est de reconnaître que les usages du numérique peuvent améliorer le bilan énergétique dans d'autres domaines, et depuis le confinement on a plus aucun mal à convaincre qu'un réseau de communication, et ses applications, suppriment du carbone sur les routes et dans les aéroports.

Or, un des problèmes à résoudre pour la transition énergétique est la capacité d'associer massivement au réseau électrique toutes les productions décentralisées que nous pourrions développer (éolien, solaire, ...) à l'échelle des bâtiments et des habitations. Quel réseau pourrait faire communiquer tout ces nouveaux objets connectés et piloter l'équilibre du réseau en temps réel ? La 5G est clairement un candidat pour cet usage de Smart grid, avec sa latence faible et la densité de communication qu'elle permet dans une cellule.

La question nous ramène finalement à celle des usages. Et avec la 5G, c'est moins ceux des particuliers que ceux des entreprises qu'il faut regarder et qui amèneront leur contribution "IT for Green".

Quand une infrastructure est disponible, comment réguler les usages pour ne pas "gaspiller" les services nécessairement limités rendus pas cette infrastructure, et stimuler les usages les plus vertueux par rapport à nos objectifs collectifs ? C'est vrai qu'entre une opération chirurgicale à distance qui peut sauver une vie et une partie d'un jeu vidéo immersif, qui consommeraient la même bande passante, on peut se poser la question.

En Chine, les usages d'optimisation des infrastructures ou des plate-formes logistiques sont multiples : un "port intelligent" à été construit à Qingdao en 2019 pour piloter des grues à distance, avec du haut débit et temps-réel (vidéo) sans oublier Xiamen Ocean Gate qui vise une totale automatisation avec des robots.

En France le port du Havre vient d'annoncer sa couverture avec la technologie de communication Lora depuis des antennes installées sur les principaux ponts (Tancarville, Normandie, ...) et donc pouvoir collecter des données en bas débit longue portée. Le contraste est frappant entre ces deux choix au même moment sur deux points de la planète, et nous montre que la compétitivité des territoires sera déterminée par celles de ses infrastructures numériques.

Si certains peuvent être tentés par le chemin des Amish depuis deux siècles, la France est encore à mi-chemin pour l'adoption opérationnelle d'une nouvelle infrastructure de communication ambiante que serait la 5G. 

lundi 5 octobre 2020

L'informatique peut-elle être durable ?



Octobre 2020 est certainement à marquer dans jalons du développement du numérique en France.

Un colloque organisé à Bercy le 8 octobre, "Environnement et Numérique", a amorcé les annonces pour engager le secteur du numérique dans la transition énergétique et rectifier cet oubli dans les politiques environnementales et climatiques.

C'est vrai que la croissance de ce secteur, depuis 30 ans, fait qu'il est devenu incontournable dans bien d'autres secteurs. Si parfois il peut les aider à réduire leur impact environnemental, il le fait avec une infrastructure, souvent "invisible" pour le commun des mortels, qui est source de millions de tonnes de CO2 dans son bilan. 

L'informatique mondiale c'est, chaque année, 3200 milliards d'euros de dépenses, sans trop savoir si elles sont responsables ou non. Au niveau des entreprises, les infrastructures, les matériels et les communications, représentent grosso modo 60% des coûts informatiques, quand le service est à 23% et les logiciels à 12%.

Mais le numérique ce sont aussi les équipements des ménages en ordinateurs, en smartphones et en box TV, avec un impact qui dépend fortement des usages, même si cet impact reste inférieur à celui des entreprises.

Cedric O, secrétaire d'Etat au numérique, souhaite donc que l'État se mobilise pour rendre ce secteur d'avenir, en emplois et en souveraineté, un peu plus vertueux sur le plan environnemental. Une première priorité, car il faut bien des "quick wins", est de s'attaquer à l'allongement de la durée de vie des appareils électroniques, et surtout des smartphones. C'est un des griefs porté à la 5G, avec la pression qu'elle met sur la demande en renouvellement des terminaux.

La fabrication de ces terminaux représenterait 75% de l'empreinte écologique du numérique, selon Barbara Pompili, la ministre de la transition écologique aussi présente au colloque, notamment à cause de l'usages de terres et de métaux rares. GreenSI reprends ce chiffre, mais le trouve quand même élevé sur la durée de vie des équipements.

Le rapport du Sénat de juin 2020 "Pour une transition numérique écologique" reprend lui le chiffre de 3,7% des émissions totales de gaz à effet de serre (GES) dans le monde en 2018 pour le numérique. De ce montant, seulement 44% de cette empreinte serait due à la fabrication des terminaux, des centres informatiques et des réseaux et 56 % à leur utilisation.

Ce rapport, dont GreenSI recommande la lecture, regorge de recommandations qui pourraient faire l'objet d'un prochain projet de loi, mais aussi certainement de nouvelles polémiques comme la fin des forfaits de données illimitées (proposition°15) ou l'obligation d'adapter automatiquement la vidéo au format du terminal, quand on surf sur Internet (proposition n°16). 

Mais le plus gros chantier sera celui des infrastructures. Il faut s'attaquer à leur consommation énergétique, notamment celle des datacenters, avec une gestion efficiente de l'énergie consommée et de la chaleur générée par les serveurs informatiques. Les annonces gouvernementales concerneront, en 2021, l'accès à un tarif réduit de l'électricité quand un datacenter démontre son éco-responsabilité. C'est un début de politique environnementale incitative en faveur d'un numérique responsable.

Mais ces infrastructures sont surtout utilisées par les entreprises. Leur mobilisation ne doit donc pas être en reste, sinon les fournisseurs d'infrastructures n'auront pas d'incitation à changer leur pratiques.

C'est chose faite avec le lancement de la plateforme "Planet Tech’Carepar le Syntec Numérique - les fournisseurs du numérique - et le Cigref - les grandes entreprises utilisatrices du numérique - et plusieurs autres partenaires engagés dans le numérique responsable comme l’Institut Numérique Responsable, le pôle Systematic ou The Shift Project.

En rejoignant la plateforme "Planet Tech'Care", les entreprises se mobilisent pour intégrer le numérique à leur stratégie environnementale, ou l'inverse.

Mais, même avec les meilleurs intentions du monde, le problème réside aussi dans la méconnaissance des notions de durable, la complexité à calculer les GES, à mettre en oeuvre des démarches de mesure... Sans cette connaissance comment orienter les choix technologiques, et les architectures, dans les projets de transformation digitale ?

Dès le lancement du 8 octobre, une centaine d'entreprises étaient déjà signataires (par ici pour rejoindre le mouvement!).

Ces entreprises s'engagent donc également à soutenir les acteurs de la formation et à promouvoir, au sein de leurs organisations, le développement de compétences en matière de numérique responsable.

Ces compétences pourront alors passer à l'action : réduire l'emprunte carbone actuelle de l'informatique interne, influencer la trajectoire de la transformation numérique pour la rendre durable ou favoriser les usages responsables,...

Car le vrai sujet est peut-être qu'actuellement la gouvernance des SI, intègre peu, voir pas du tout la question environnementale.

On parle de Green IT depuis plus de 10 ans, mais ce n'est que la dernière actualisation du guide d'audit des SI, qui fait apparaître un critère général de responsabilité incluant les enjeux éthiques et la responsabilité sociétale et environnementale (RSE), définis par la stratégie de l’entreprise. 

La rupture qui attends les responsables des SI (DSI, CDO, DG, ...) est donc de dépasser cette posture, en retrait derrière la stratégie de l'entreprise, et de prendre le leadership d'une approche durable des SI.

De plus, les SI sont des systèmes déployés bien au-delà du datacenter, avec de multiples terminaux et récemment avec le développement d'objets connectés, par exemple pour la logistique. La prise en compte du télétravail est aussi un nouveau sujet, vu pour l'instant que sous l'angle de la cyber-sécurité.

Ces responsables doivent donc maintenant comprendre l'implication environnementale des technologies utilisées et évaluer systématiquement la pertinence énergétique et carbone de telle ou telle technologie, avant son déploiement. Les processus d'études et de conception des SI pourront alors intégrer cette dimension pour les infrastructures, mais également pour les applications avec le développement de l'éco-conception. Car le logiciel a aussi un impact environnemental, puisque les algorithmes peuvent être plus ou moins efficaces pour converger, et demander plus ou moins de communications.

Mais qui pour piloter cette transformation environnementale en entreprise, en plus de la transformation digitale ?

Ce colloque a été lancé par deux ministères, l'Environnement et le Numérique. 

GreenSI se demande si une si belle photo pourrait être prise dans l'entreprise. Si la DSI peut être légitime pour représenter le SI, quelle direction représente la responsabilité environnementale?

Mise à part quelques entreprises en avance sur ce sujet qui ont des Directions dédiées, la place de l'environnement est souvent vide dans l'organigramme de l'entreprise. 

La protection des données a imposé, via le RGPD, à toutes les entreprises et collectivités locales d'avoir un DPO (data protection officer). Force est de constater qu'aujourd'hui, pour ce qui concerne la gouvernance de l'impact des systèmes d'information, les données sont certainement mieux protégée que l'environnement !

Les initiatives de ces dernières semaines devraient donc mobiliser et faire émerger dans les entreprises, les acteurs qui pourront faire installer une nouvelle gouvernance des SI. Cette gouvernance doit pouvoir influencer les décisions en prenant en compte l'impact environnemental, en plus de l'impact business, sécurité ou données personnelles.

Le numérique responsable se lève sur les systèmes d'information, mais le chemin à parcourir sera certainement long.

lundi 21 septembre 2020

5G en France : obstacle à mi-chemin


La 5G, nouvelle technologie de l'internet mobile, au débit annoncé vingt fois supérieur à la 4G et à la latence compatible avec le temps réel, prépare une rupture dans beaucoup de domaines, pour les entreprises et les territoires (voir Êtes-vous prêt.e.s pour la rupture de la 5G ?) 

On a d'abord eu une course mondiale effrénée pour la développer à l'échelle industrielle. C'est en avril 2019 que la Corée du Sud est devenue le premier pays à commercialiser la 5G via ses trois opérateurs nationaux (KT, SK Telecom et LG UPlus).

En France, ça a commencé à patiner dès 2018 avec un calendrier d'ouverture et surtout une procédure d'attribution des fréquences régulièrement repoussée (initialement prévue fin 2018). Elle va finalement avoir lieu et les enchères démarrent le 29 septembre 2020, mettant fin à la phase d'expérimentation et aux nombreux pilotes qui avaient obtenu une fréquence provisoire. 

Mais suite aux dernières élections municipales à Lyon, Bordeaux ou Grenoble, on a assisté à un début de sortie de route, avec des nouveaux élus locaux annonçant vouloir geler ou stopper tout déploiement. Des annonces d'ailleurs pas nécessairement supportées par les habitants de ces territoires si on en croit un récent sondage IFOP.

En 2019, GreenSI voyait se dessiner au niveau mondial une fragmentation de l'aménagement numérique des territoires 5G vers un Internet fragmenté - avec le bras de fer États-Unis contre Chine, l'affaire Huawei, et ses conséquences en Europe où tous les États ne boycottent pas l'équipement de Huawei (notamment Monaco).

Un an plus tard GreenSI était loin d'imaginer que cette fragmentation pourrait même apparaître à l'intérieur d'un Etat, la France en l'occurrence. Car c'est bien cette fragmentation qui a été mise en évidence par le discours présidentiel qui a utilisé l'image de la communauté Amish, pour réaffirmer que la France "ne reviendrait pas à la lampe à huile". Le sujet dépasse l'écologie.

Cette communauté américaine ne veut pas se laisser imposer le progrès par les autres communautés, de la voiture à la médecine, y compris la vaccination. Ce que l'on sait moins, c'est qu'elle est née en France, en Alsace, puis a été expulsée par Louis XIV en 1712 et accueillie sur les terres de William Penn de l'autre côté de l'Atlantique, qui deviendra l'État de Pennsylvanie.

La notion d'exclusion totale mise en avant par les Amish depuis leur origine (l'excommunication) est ce qui va donner à leur communauté la capacité de résister à toute intégration et à toute influence.

Appliquée à des sciences et techniques on en arrive à la souveraineté des choix sur un territoire et une certaine porosité symbolisée par cette technologie de chariot roulant sur une route construite et financée par l'État de Pennsylvanie pour des voitures.

L'internet, avec ses protocoles partagés et sa gouvernance mondiale, nous a peut-être donné l'illusion d'un déploiement technologique uniforme sur la planète. Les GAFAs ont renforcé ce sentiment en créant les outils du village mondial.

D'ailleurs, quand le déploiement n'atteignait pas un territoire c'était perçu comme une inégalité. En France, les efforts sur la 4G et la fibre, réclamés par les habitants, ont toujours été dans le sens de réduire les zones où ces technologies étaient absentes avec un objectif d'inclusion.

Le débat sur la 5G repose la question de cette uniformité et d'une politique nationale de déploiement.

Mais ne nous leurrons pas. Le monde continuera de déployer la 5G, quoiqu'en pensent les villages des vallées du Rhône, de la Garonne ou de l'Isère. Ce marché mondial financera la R&D sur les terminaux et les infrastructures. La Chine, en septembre 2020, a déjà plus de 110 millions d’utilisateurs de la 5G (chiffres China Mobile et China Telecom) et déploie environ 15.000 nouvelles stations de base 5G chaque semaine.

La France continuera donc certainement son processus, d'attribution puis de déploiement, dans les villes où les collectivités seront motrices. En tout cas c'est la volonté du gouvernement réaffirmée par le Président.

Mais, au-delà de toute considération électorale, on peut aussi considérer que ces territoires veulent peser plus sur le choix de l'aménagement numérique de leur territoire et estiment ne pas avoir assez d'information sur les implications à moyen terme des infrastructures de communication 5G. Un billet de GreenSI d'octobre 2019 appelait d'ailleurs à mieux gouverner les infrastructures numériques des villes et métropoles qui se développent largement et demandent une nouvelle gouvernance des données.

Ce type de refus, entre le local et le national, dans un monde où la technologie prend de plus en plus d'importance, n'est d'ailleurs pas nouveau. La France l'a connu ces dernières années avec les compteurs Linky, projet national qui a rencontré des oppositions de maires au niveau local.

Sur le plan international on a également rencontré ce type de refus. La France par exemple limite l'usage des caméras de vidéosurveillance (à la police) alors que de nombreux pays développent de multiples applications dans les villes, reposant sur l'analyse de flux de données (alerte sur des dépôts sauvages, accidents, calcul de la fréquentation...).

Ce qui est nouveau avec la 5G, c'est que les bénéfices du compteur Linky ou les images d'une caméra sont limités à une application, quand ceux de la 5G auront un impact sur toutes les applications puisque c'est une technologie d'infrastructure du territoire. Seule, elle ne sert à rien, coûte, et consomme de l'énergie. Ce sont les usages qui peuvent justifier son utilité.

Refuser la 5G est un choix qui ne sera pas neutre sur le plan du développement du territoire, puisqu'il s'appliquera à tous ceux  particuliers, touristes, entreprises  qui y vivront ou le traverseront quand ils auront besoin de ces infrastructures. La conséquence immédiate en sera des investissements plus risqués pour tous sur ces territoires, car la 5G s'inscrit aussi dans une dynamique nationale d'évolution des réseaux mobiles de communication à 10 ans.

Ce débat pose donc la question sur la gouvernance des choix d'infrastructures : nationaux et homogènes, ou locaux et hétérogènes.

On ne se souvient pas assez du démarrage de l'électricité et de la multitude de réseaux aux niveaux des communes, sans coordination nationale. Progressivement des syndicats intercommunaux vont se créer, développer un service public local, normaliser les technologies et permettre des échanges, puis l'État nationalisera les réseaux et créera EDF avec un service public national, pour ensuite le redécouper en production, transport et commercialisation ouverte à la concurrence.

L'exemple du transport ferroviaire est aussi intéressant. La SNCF, issue de la nationalisation de sociétés de transport régionales, qui a développé la technologie TGV, a progressivement abandonné la desserte des régions, au profit des TER, pour se concentrer sur le réseau national. L'équilibre réseau national et local est donc cherché sur chaque territoire.

Avec la 5G et l'ouverture des fréquences, l'État donne le droit à plusieurs opérateurs pour stimuler la concurrence, pour opérer et développer l'infrastructure, mais sans clairement intégrer l'échelon régional. Celui-ci profite du débat et des élections pour y rentrer.

Enfin se pose la question autour des usages. Que reproche t-on à cette technologie 5G ? Principalement de justifier le besoin d'un nouveau réseau et son impact environnemental, y compris sur les humains avec la question des ondes.

L'Agence national des fréquences (ANFR) a procédé à des simulations dans le 14e arrondissement de Paris qui tendent à montrer que l'arrivée de la 5G ne fera pas exploser les niveaux d'exposition aux ondes dans la bande 3,4-3,8 GHz. D'autre part, les bandes de fréquence des réseaux 2G et 3G seraient réutilisées par la 4G si la 5G ne se développe pas (et donc pas supprimées) car la saturation de la 4G est aussi devant nous. Ces résultats vont donc dans le sens de la 5G pour supporter à l'avenir les besoins de connectivités des habitants, quand ils votent avec leur smartphone, sont croissants. 

Sur le plan environnemental, une fois en régime de croisière, d'autres études montrent que les antennes 5G sont en théorie 20 fois moins énergivore par rapport à la 4G, rapporté au Go transmit. Mais les architectures 5G ont un nombre d'antennes supérieur à celui de la 4G. De plus il est certain que la 5G va stimuler des usages, rendant possible l'impossible en 4G comme le pilotage temps-réel d'une machine à distance. On peut aussi argumenter que passer de la 4G à la 5G va stimuler le changement de terminal, même si le marché de l'occasion est très solide et que ce changement se fera sur de nombreuses années. On voit donc bien qu'il n'y a pas de vérité et que ce sera une question de stimuler "les bons usages" voire interdire les autres. D'ailleurs, la Chine arrêterait sont réseau 5G la nuit en puisqu'il est moins utilisé, ce qui n'est pas le cas actuellement de la 4G.

Mais la question environnementale du numérique est toujours rendue compliquée avec la dualité que GreenSI résume à "Green IT versus IT for Green" :

  • "Green IT" c'est la recherche de la sobriété du numérique à tous les niveaux, du terminal au datacenter en passant par les applications et les réseaux de communication (que la 5G va impacter).
  • "IT for Green" c'est de reconnaître que les usages du numérique peuvent améliorer le bilan énergétique dans d'autres domaines, et depuis le confinement on a plus aucun mal à convaincre qu'un réseau de communication, et ses applications, suppriment du carbone sur les routes et dans les aéroports.

Or, un des problèmes à résoudre pour la transition énergétique est la capacité d'associer massivement au réseau électrique toutes les productions décentralisées que nous pourrions développer (éolien, solaire, ...) à l'échelle des bâtiments et des habitations. Quel réseau pourrait faire communiquer tout ces nouveaux objets connectés et piloter l'équilibre du réseau en temps réel ? La 5G est clairement un candidat pour cet usage de Smart grid, avec sa latence faible et la densité de communication qu'elle permet dans une cellule.

La question nous ramène finalement à celle des usages. Et avec la 5G, c'est moins ceux des particuliers que ceux des entreprises qu'il faut regarder et qui amèneront leur contribution "IT for Green".

Quand une infrastructure est disponible, comment réguler les usages pour ne pas "gaspiller" les services nécessairement limités rendus pas cette infrastructure, et stimuler les usages les plus vertueux par rapport à nos objectifs collectifs ? C'est vrai qu'entre une opération chirurgicale à distance qui peut sauver une vie et une partie d'un jeu vidéo immersif, qui consommeraient la même bande passante, on peut se poser la question.

En Chine, les usages d'optimisation des infrastructures ou des plate-formes logistiques sont multiples : un "port intelligent" à été construit à Qingdao en 2019 pour piloter des grues à distance, avec du haut débit et temps-réel (vidéo) sans oublier Xiamen Ocean Gate qui vise une totale automatisation avec des robots.

En France le port du Havre vient d'annoncer sa couverture avec la technologie de communication Lora depuis des antennes installées sur les principaux ponts (Tancarville, Normandie, ...) et donc pouvoir collecter des données en bas débit longue portée. Le contraste est frappant entre ces deux choix au même moment sur deux points de la planète, et nous montre que la compétitivité des territoires sera déterminée par celles de ses infrastructures numériques.

Si certains peuvent être tentés par le chemin des Amish depuis deux siècles, la France est encore à mi-chemin pour l'adoption opérationnelle d'une nouvelle infrastructure de communication ambiante que serait la 5G. 

dimanche 13 septembre 2020

L'agilité fait encore débat



Dans la majorité des enseignements sur l'adaptation des entreprises à la crise sanitaire, que l'on trouve par-ci ou par-là on parle d'Agilité. Mais tout le monde a-t-il la même définition de l'agilité et de l'adaptation des processus pour être plus agiles ?
Au moins pour ce qui concerne le développement informatique, pourtant précurseur sur ce sujet, GreenSI n'en est vraiment pas sûr, démonstration !

C'est une discussion qui a commencé sur LinkedInElle a rapidement confirmé que 10 ans après ses débuts, le débat sur les bénéfices de l'agilité, sur comment s'y prendre et pourquoi l'agilité n'est pas contradictoire avec les méthodes traditionnelles, est toujours présent. Un simple schéma a déclenché un débat en 120 commentaires suivis par 462 personnes - quand GreenSI a arrêté de le suivre. Inutile de préciser que c'est une excellente performance sur ce réseau social, plutôt fréquenté par des gens sérieux qui cherchent à peaufiner leur réputation professionnelle ;-)

Tout a commencé avec un de ces schémas qui circulent régulièrement sur les réseaux sociaux, voulant capturer la différence entre l'agilité et le fameux "cycle en v" des méthodes traditionnelles, ou chute d'eau comme le désignent les Anglo-saxons (waterfall).

Avant d'analyser le débat et d'essayer de remettre quelques idées sur l'agilité en place, voici des morceaux choisis de cette discussion :

  • "Construire un vélo pour arriver à faire une voiture c'est de l’argent jeté par la fenêtre."
  • "Le premier schéma montre des étapes de fabrication d’un produit ; le second, une suite de produits. Les deux n’ont rien à voir ensemble."
  • "Si le besoin est initialement de se déplacer plus rapidement qu’à pied, il me semble qu’on peut considérer la planche à roulettes comme un précurseur de la voiture."
  • "On crée une confusion importante en montrant qu’à la fin on produit une voiture qui semble très standard et qu’on aurait sans doute pu choisir « sur catalogue »
  • "Au début, on voulait un véhicule à 4 roues pour qu'une personne puisse se déplacer sans polluer... À la fin on a une bagnole... On peut aussi appeler ça la dérive de l'Agile..."

Ce schéma n'est visiblement pas si explicite que cela pour tout le monde, et pose le débat sur les méthodes de fabrication, et pourquoi choisir ou ne pas choisir l'agile.

On y retrouve bien avec la première ligne une construction "waterfall" progressive, et avec la seconde ligne, une agilité qui teste plusieurs fonctionnalités de mobilité avant d'arriver à la même voiture (on y reviendra). La schématique de l'agilité utilisée est celle de Henrik Kniberg. Elle résume 3 des 4 principes du manifeste agile, à la base du développement de l'agilité depuis 10 ans :

  • #2 : des logiciels opérationnels plus qu’une documentation exhaustive :
    à chaque étape, on livre bien quelque chose d'opérationnel qui fonctionne (comme la patinette) et non la spécification de quelque chose de plus ambitieux (la voiture) que l'on aurait pas sus construire dans le même laps de temps. Une des limites du schéma est d'ailleurs de ne pas montrer le temps, mais des étapes dont on ne sait rien de la durée. Quatre pour le waterfall, cinq pour l'agilité, elles induisent la rapidité du premier, ce qui n'est pas obligé.

  • #4 : l’adaptation au changement plus que le suivi d’un plan :
    on avait aucune idée que l'on allait faire une voiture en étape 5 quand on a posé les bases du skate board en étape 1. C'est par adaptation progressive et par interaction avec le client - valeur de l'usage - que l'équipe agile est arrivée à "l'évidence" du design de la voiture.
    Ce qui suggère le principe suivant pour orienter la conception.

  • #3 : la collaboration avec les clients plus que la négociation contractuelle :
    le processus collaboratif agile permet d'imaginer des solutions qu'il aurait été compliqué de négocier contractuellement dès le départ. Elles ont été imaginées en cours de route, avec de nouveaux retours du client, qui ne figurent pas dans le cahier des charges initial (une solution de mobilité). C'est pour cela que l'agile n'a aucune chance d'aboutir sur la même voiture que le waterfall, qui elle a été imaginée dès le départ, par exemple avec une voiture décapotable.
    L'agile est clairement préconisé dans les univers incertains, d'où le consensus actuel comme atout dans un monde post-COVID.

Notons que le premier principe agile (#1 : les individus et leurs interactions plus que les processus et les outils) n'est pas représenté. Il a été essentiel pour s'adapter à la crise et lors de la généralisation du télétravail. On le retrouve cependant dans le débat, car l'analyse des commentaires par GreenSI fait ressortir qu'il y a :

  • ceux qui pensent que l'agilité est une méthodologie totalement déterministe, donc outillée et fortement structurée, 
  • et ceux qui voient l'agile comme elle a été lancée, avec des principes presque philosophiques, qu'il faut décliner tous les jours avec son équipe avec son client ou avec ses fournisseurs.

Les premiers (agilité bien structurée) suivent certainement avec intérêt les travaux de SAFE, pour Scale Agile FramEwork, donc une agilité à l'échelle d'une DSI ou d'un département. SAFE est un framework qui cherche à s'imposer comme la méthodologie agile complète, pratiquée au niveau des équipes, des programmes, jusqu'à la gestion des portefeuilles de projets (traduisant la stratégie de l'entreprise). Cette approche globale demande forcément de normaliser et de mettre des processus sur le travail des équipes, là où les seconds préfèrent reposer sur le jugement humain de chaque équipe et une adaptation dynamique, d'où les deux écoles de l'agile. Henrik Kniberg, l'auteur du schéma qui a été détourné, comme on va le voir, a d'ailleurs simplifié la vision de SAFE de façon intéressante (le poster original SAFE 5.0 est un tantinet plus complexe - ici)


Finalement, ce qui fait peut-être le plus débat sur LinkedIn, ce sont peut-être les étapes du waterfall et leur comparaison avec l'agile.

Le schéma est clairement réducteur des méthodes traditionnelles basées sur une conception d’ensemble de la voiture finale, et il prête à confusion sur les étapes qui suggèrent une construction (donc une conception) modulaire, sans réelle finalité pour chaque étape.

Tout ce que l'on peut dire, c'est que, par rapport à l'agile, il n'y a pas de valeur pour le client à être livré d'une roue ou d'un châssis, avant de recevoir sa voiture. On ne peut pas non plus tester ces composants séparément, car une roue libre ne préfigure en rien quatre roues qui supporteront 500 kg, et elle ne veulent rien dire pour le client qui attend sagement sa voiture.

Et puis comme cela a été dit, puisque l'agilité à "découvert" la voiture après 5 itérations enrichie par l'expérience dess clients, il y a peu chance que la voiture produite en waterfall soit la même que celle produite en agile. 

Bref ce schéma waterfall est très incomplet d'où le débat et les incompréhensions. Quand on revient sur celui original d'Henrik Kniberg, coach agile qui dans les premiers a évangélisé l'agilité avec la construction d'une voiture, on voit que la séquence en 4 étapes explique... ce qui n'est pas agile. Elle ne représente donc pas le cycle en V comme indiqué dans le schéma qui a fait débat. Et bien sûr tout ce qui n'est pas agile n'est pas cycle en V ! 

 

D'ailleurs, c'est peut-être pour cela que le taux d'échec des projets reste toujours élevé, car entre l'agile et le cycle en V, il y a beaucoup "d'improvisations" que vous avez certainement vous aussi croisées et qui font du mal aux deux démarches.

On a donc quatre écoles identifiées dans cette discussion que GreenSI essaye de résumer dans le schéma ci-dessous (soyez indulgents!) en prenant en compte si on préfère l'incrémental ou pas, et si on préfère les processus ou pas :

  • Les adeptes de l'agilité "originelle" et du manifeste agile.
  • Ceux qui préfère l'agilité à l'échelle et s'appuient certainement sur SAFE.
  • Ceux qui ne pensent que l'agilité n'est pas adaptée à leur projets.
    Avec deux courants, celui majoritaire qui s'appuie sur le cycle en V et les standards du PMBOK ou de Prince2, et celui minoritaire qui est adepte du "hors-piste", qu'il ne faudrait cependant pas confondre avec de l'agile !


Un autre débat dans le débat a aussi eu lieu et aborde les liens entre les deux mondes : physique et numérique.

Ce débat c'est celui de savoir si l'agilité était adaptée au monde industriel, où Henrik Kniberg est allé piocher sa voiture pour illustrer le développement logiciel. En effet le concept de MVP - Minimum Viable Product - à la base des itérations agiles pour le développement de logiciels, créé du gaspillage quand on l'adapte en permanence à des objets physiques qu'il faut construire et déconstruire.

Sans vouloir généraliser, Elon Musk nous montre cependant qu'une vision industrielle et agile à grande échelle est possible, elle est traitée dans deux billets de GreenSI, avec Tesla (Un modèle industriel et agile) et Neuralink (The link, une interface R/W sur le cerveau). Ce dernier attire l'attention sur l'importance majeure de la conception d'ensemble initiale et l'importance des interfaces pour anticiper les évolutions de systèmes physiques et en changer des composants. Ainsi, les voitures Tesla reçoivent des mises à jour logicielles pouvant aussi modifier le fonctionnement physique de la voiture, par exemple l'autonomie, la protection antivols ou le pilotage automatique.

Une autre approche est de virtualiser le physique, donc de rendre logiciel tout ce qui est physique. C'est ce qu'il se passe avec les datacenters et qui a permis, avec DevOps, de repousser les limites physiques de l'exploitation informatique. C'est également le remplacement de l'électronique par l'informatique dans les machines.

L'agilité semble donc bien installée et ses bénéfices clairs, ce qui ne veut pas dire qu'elle est la solution à tout.

Cependant la vision de GreenSI serait plutôt qu'elle se déploie dans de plus en plus de domaines, bien en dehors du logiciel, quand les utilisateurs renoncent à leurs certitudes et adoptent une approche itérative des solutions. Les derniers articles "post-COVID" de plusieurs de cabinets de conseil en stratégie ou Université de management, comme le MIT avec Reboot your strategy, appellent d'ailleurs à "une nouvelle conception organisationnelle qui favorise la libre circulation de l'information qui encourage l'innovation, la collaboration et l'interaction"...

Si on est pas en train d'écrire un nouveau manifeste agile de toute l'entreprise, GreenSI ne s'y connais plus ;-)

L'humour de ceux qui aiment le numérique