mardi 6 juin 2017

Va-t-on assister à une bataille pour les données des machines?

Avec le digital les données prennent de la valeur. Avec les objets connectés leur volume augmente exponentiellement et les batailles pour s'en emparer s'organisent, c'est du moins ce que pense GreenSI.

Dans le B2C, les données du grand public sont généralement considérées comme des données personnelles et sont à ce titre protégées par une réglementation qui s'adapte et se renforce en Europe (GDPR). Quand les GAFAs créent des business pour les valoriser, ils obtiennent ces données des consommateurs eux-même qui leur en abandonnent les droits, volontairement ou forcés, en échange de services.

La propriété des données d'exploitation

Mais dans le monde des machines et des actifs des entreprises, qui est réellement propriétaire des données ?
La question de la propriété peut paraître étrange, mais nous passons d'un monde où personne ne s'en souciait à un monde ou tout le monde va les réclamer. Et pour GreenSI ce changement de paradigme va révéler des trous dans les règles de gouvernance des données et les moyens pour les protéger ou les partager. La propriété des données des équipements industriels utilisés dans les chaînes de production des entreprises va certainement être un nouveau défi à relever pour beaucoup d'entreprises et certainement pour leur DSI.


En effet, dans l'industrie, la performance des actifs (machines, équipements industriels, ...) est au cœur du modèle économique de l'entreprise. Ce sont les bénéfices de l'IIoT - Industrial Internet of Things.

Nous avons vu dans le billet précédent qu'avec le développement de l'internet des objets - IoT - notamment dans le Cloud, que la maîtrise en temps réel des données des machines devenait un axe important de développement des systèmes d'information de contrôle de cette performance industrielle. 

La question de savoir à qui appartiennent les données est donc liée à qui bénéficiera de cette nouvelle performance.

Et ce qui est vrai dans l'industrie l'est aussi dans beaucoup d'autres industries où les actifs immobilisent des montants importants comme dans l'aéronautique, l'immobilier, ou chez les opérateurs de services urbains (opérateurs des réseaux de distribution, usine de production des utilités,...).

C'est un exemple célèbre revu cette semaine pour expliquer le digital qui m'a fait prendre conscience que la réponse à cette question de la propriété n'était finalement pas si anodine que cela pour la stratégie digitale des entreprises industrielles.
Cet exemple, c'est celui du changement de business modèle des fabricants de moteurs d'avions comme Pratt & Whitney ou GE, qui offrent maintenant la possibilité d'acheter, non plus des moteurs, mais des heures de vols. Le moteur des avions des compagnies aériennes peut donc se louer avec la responsabilité pour le fabricant de le maintenir en permanence en fonctionnement. Pour cela, le fabricant collecte toutes les données de vol sur les avions en exploitation ce qui lui permet avec des techniques informatiques de prédire les interventions de maintenance (voir la vidéo ci-contre).

Avec l'IoT, on assiste donc à la volonté des fabricants d'équipements de garder un accès exclusif aux données pour gérer la maintenance et transformer leur modèle économique.


Mais si l'entreprise fait l'acquisition de l'équipement, elle peut aussi souhaiter garder le contrôle sur ces (ou ses ?) données pour organiser elle-même sa maintenance et peut-être les protéger, car elles peuvent en dire long sur son activité. Imaginez les données d'une chaîne de production d'une entreprise, accessibles par le fabricant des équipements de cette chaîne, qui pourraient arriver, par mégarde ou par revente si rien ne l'interdit, chez les concurrents et les renseigner sur l'activité de l'entreprise via ses données de production.
Bref, comme avec les données personnelles, on peut partir d'une bonne intention mais le diable se cache dans le détail... de l'analyse !

Et puis, entre le fabricant et l'entreprise utilisatrice, peut aussi venir se glisser une société spécialisée dans la maintenance, qui va avoir le même appétit pour ces données car elle pourra les croiser avec des données semblables provenant d'autres fabricants et d'autres entreprises pour lesquelles elle assure le service. Elle va par là créer de la valeur potentielle pour l'entreprise utilisatrice - benchmarks - mais pouvant concurrencer le fabricant, voire aussi révéler des secrets de fabrication.

Pour GreenSI, à l'avenir, les fabricants, les mainteneurs et les utilisateurs, pourraient donc être tentés de vouloir chacun maîtriser les mêmes données de fonctionnement des équipements...

La propriété des modèles

Mais on peut aussi trouver des conflits d'intérêts dans les modèles (2D, 3D, ...) qui représentent (avec des données) l'équipement, son fonctionnement, et ce jusqu'à pouvoir en simuler le fonctionnement virtuellement.

C'est une autre tendance qui se dégage et qui a fait l'objet de la conférence de l'éditeur de Thingworx (PTC) il y a deux semaines, LiveWorx 2017 : l'ère de la convergence entre les actifs digitaux et physiques. 

Les technologies telles que l'impression 3D, la réalité augmentée, la réalité virtuelle, ou l'IoT temps réel ouvrent de nouvelles portes tous les jours entre ces deux mondes, réels et virtuels. Les équipements physiques sont maintenant couplés à leurs modèles numériques et on pourra de plus en plus indifféremment agir sur l'objet ou sur son modèle numérique.


L'aéronautique est très en avance et le prochain "Paris Air Show" fin juin, avec ses exposants venus du numérique, sera l'occasion de faire le point sur l'état de l'art de cette convergence avec un billet GreenSI.

Un concept qui va toucher de plus en plus d'industries et on le retrouve déjà dans la construction avec le BIM - Building Information Modeling - cette notion de partage d'une maquette numérique tout au long du cycle de vie du bâtiment. 

Ainsi, la maquette numérique créée par l'architecte (et rendue obligatoire pour les grands appels d'offres internationaux) est ensuite utilisée et mise à jour sur le chantier de construction, puis transmise à l'exploitant de l'ouvrage jusqu'à sa déconstruction pour en réutiliser les matériaux.

Les actifs numériques , comme les maquettes numériques, ont donc vocation à se développer. La protection des actifs physiques est aujourd'hui bien maîtrisée, celle des actifs numériques beaucoup moins.
En plus, on réalise les difficultés qui s'annoncent pour définir la propriété d'un actif numérique relatif à un équipement. Le coût de modélisation étant élevé, celui qui réalise la maquette numérique va vouloir en réclamer la propriété. Mais une maquette trop parfaite ne reflète t-elle pas l'objet lui même, déjà propriété de son fabricant et qui en cède des droits d'utilisation à ses utilisateurs tout en gardant la propriété ? Et si d'ailleurs vous n'avez pas besoin de l'actif physique, mais uniquement de sa version numérique pour intégrer à votre environnement de simulation virtuel, qui a le droit de vous la vendre ?

Les entreprises doivent donc prendre en compte cette perspective et se préparer à protéger dans des contrats la propriété des données, des modèles, de leur accès ou de l'interdiction de leur accès, sous peine que d'autres ne le fassent sans leur demander leur avis.


Une propriété qui n'a de valeur que si elle peut être protégée pour ensuite mieux en partager les données et développer de nouveaux modèles collaboratifs, dans l'espace et dans le temps, comme le BIM tente de l'installer.
Et puis, tant qu'a renoncer à la propriété des données pour permettre à d'autres l'amélioration des processus de fabrication, de maintenance ou d'exploitation des équipements, autant en tirer un bénéfice, non ? La notion de licence d'accès aux données sera peut-être utile et rémunératrice.

Beaucoup de questions qui feront certainement l'objet de prochains billets au fur et à mesure de l'émergence des premières réussites et certainement des premiers conflits.

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