vendredi 28 avril 2017

Une vision nouvelle sur les territoires de toutes les intelligences


La semaine dernière, le député Luc Belot a remis au Premier Ministre un rapport commandé en novembre dernier sur le thème "De la smart city au territoire d’intelligence(s), L’avenir de la smart city". Un titre qui résonne avec plusieurs billets de GreenSI, sur la smart city mais aussi sur l'open data.

Alors quoi de neuf révélé par ce nouveau tour de France et du Monde, effectué par cette mission pour dégager des bonnes pratiques pour réussir cette mise en oeuvre dans les collectivités françaises?

Avant d'explorer les 24 propositions du rapport, on peut quand même se poser la question de son calendrier.

Quelle urgence y avait-il à sensibiliser un gouvernement sortant, qui n'appliquera donc pas les recommandations proposées, de plus sur un sujet qui par construction est plus ancré dans les territoires que dans les ministères ?
Cela restera pour GreenSI un grand mystère comme celui de #FranceIA, autre sujet pourtant clef pour le numérique et pour le rayonnement de la France, dont les recommandations rendues en janvier dernier auront de fortes chances de se perdre lors du déménagement à venir du gouvernement.

Le rapport de la mission conduite par Luc Belot (disponible en ligne) reprend une définition de la ville intelligente mêlant numérique et intérêt général: "une ville qui cherche à répondre aux questions d’intérêt général par des solutions numériques, permises grâce à un partenariat entre une multitude d’acteurs".

Son champ d'analyse par le prisme de l'intérêt général est donc volontairement plus réduit que la notion plus générale "Smart City = ville à l'ère numérique" que préfère GreenSI et où les acteurs peuvent interagir avec d'autres considérations que l'intérêt général, comme des contrats par exemple, mais on y reviendra.

Une nécessaire conduite de changements

On retrouve dans ce rapport une vision de la ville intelligente très complète, qui reconnaît ses opportunités pour les territoires, leurs habitants, les entreprises et donc, sans détour, va demander une nouvelle gouvernance par les collectivités territoriales et donc des moyens en rapport avec ces nouvelles missions.

Pour GreenSI, la question du "business modèle" est effectivement LA question essentielle, et un business modèle doit aller au-delà de la justification de l'investissement initial, souvent aidé par des subventions, et doit inclure les coûts de fonctionnement sur la durée. Ce rapport amène donc une grille de décision intéressante pour aider les collectivités à lancer ou non des projets.

Sur la gouvernance, qui est peut être le domaine où l'écart entre l'existant et le besoin est le plus grand, la mission identifie que l'enjeu est d'aller vers plus de transversalité pour sortir de politiques en silo, et d'associer à minima élus et administration, enseignement supérieur, et acteurs économiques.

Cette coordination sera d'autant simplifiée si ils sont déjà impliqués dans la politique de la ville, le numérique ne faisant qu'élargir le champ du développement de ses services.

Elle va aussi devoir donner une place à chaque citoyen, donc combattre la fracture sociale ou numérique, leur donner une plus grande place dans la décision publique et surtout remobiliser ces citoyens pour les élections locales qui ont un taux d'abstention en chute depuis 1982. Car si les élus locaux ne représentent plus les populations, à cette échelle locale, il va être de plus en plus difficile pour eux d'oeuvrer pour l'intérêt général. Compte tenu de cette perspective, les initiatives des "Civic Techs" qui cherchent avec l’usage de la technologie à renforcer le lien démocratique entre les citoyens et le gouvernement local, doivent donc être prises très au sérieux.

Ce rapport fait également le constat d’un manque de  formation des personnels. Notamment sur les fondamentaux du numérique et de la sécurité qui sont pourtant le socle de ces nouveaux services. Ce sera certainement une étape préalable indispensable avant de pouvoir aborder, de façon pragmatique, la question de la gouvernance.

L'accompagnement et la conduite des changements au sein des territoires et de leur organisation est donc certainement un chantier gigantesque et compliqué à engager pour développer la ville intelligente qui prendra donc du temps. Un chantier qu'il ne sera pas facile de coordonner avec celui de la technologie qui relativement ira plus vite et devra se renouveler plus souvent. Bienvenue dans la transformation digitale des collectivités territoriales !

Un marché mondial

Mais ce que révèle ce rapport c'est que la ville intelligente est aussi un marché mondial porteur d'opportunités pour la France. Une marché estimé à environ 1.000 milliards quand on regarde globalement les services à la ville que le numérique vient moderniser (mais n'en représente qu'une partie).


Car effectivement la France dispose d’une réelle expertise dans les marchés des services de la ville, reconnue dans le monde, à l'instar d'Orange, Bouygues, Suez ou Engie qui construisent ou opèrent des systèmes dans de nombreuses grandes villes sur tous les continents. Pour ces entreprises c'est l'occasion de conforter leur position à l'international en utilisant le numérique comme différenciateur tout en faisant de la France leur meilleure vitrine.
Une position très visionnaire de ce rapport au moment où après les premières expérimentation la Smart City veut passer à l'échelle.

L'inauguration à Paris place d'Alésia cette semaine d'un puit de carbone rempli d'algues et de capteurs pour transformer l'air pollué en énergie propre, au coeur d'une des villes les plus visitées au monde et à la veille de recevoir le Comité des Jeux Olympiques,  montre le potentiel de cette vitrine sur le plan international.

La France comme "living lab" de la ville intelligente, ou démonstrateur à l'échelle, qui forte de sa propre expérience exporte sa vision urbaine, sa technologie et son influence, est certainement un éclairage nouveau amené par ce rapport.

A l'autre bout du spectre des entreprises, les start-ups peuvent aussi se développer sur de nouveaux services à la ville car nier la complémentarité des offres privées et publiques conduirait à une dégradation des services offerts aux habitants. De plus, après un premier succès local, ces start-ups pourraient aussi être emmenées par ces grandes entreprises établies à l'international.

Le projecteur mis ces deux dernières années sur la FrenchTech, qui a eu le mérite de réussir la régionalisation des initiatives tout en gardant une marque nationale visible à l'international, est un atout majeur dont ce sont emparés ces nouveaux territoires numériques, et d'intelligences.

Un intérêt général qui ne doit pas devenir un frein

Cependant pour GreenSI l'intérêt général, dans sa conception française, n'est pas le seul moteur de développement dans l'écosystème d'une ville mêlant public et privé. Pour les anglo-saxons, l'intérêt général (ou intérêt commun) est la résultante de la somme des intérêts individuels et non comme on l'entend en France, une finalité d'ordre supérieur aux intérêts individuels qui dépasse l'intérêt commun.

Prenons le cas pratique de l'open data. L'open data s'est développé sur l'idée que le producteur d'une donnée, après l'avoir utilisé lui même, puisse ouvrir cette donnée pour que d'autres lui trouvent des usages qu'il n'avait pas imaginé au départ. Ainsi, en faisant circuler la donnée on va répondre successivement aux intérêts individuels des réutilisateurs qui sont concernés et converger progressivement vers l'intérêt commun vu des anglo-saxons.

L'open data est pour GreenSI le moteur des futurs échanges de données au niveau des territoires et un outil de création de valeur par les données sans précédent en se référant à l'étude en 2013 du sérieux cabinet McKinsey (Open data : unlocking innovation and performance with liquid information) qui voit au contraire la donnée fermée comme une inefficacité des marchés. Une inefficacité évaluée au niveau mondial à $3.000 milliards tous secteurs confondus. Bien sûr, il faudra organiser a posteriori ces échanges avec des contrats et des licences.
Le rapport Smart City qui se fonde sur l'intérêt général a priori propose de le renforcer via les licences, donc d'interdire a priori certains usages, qui peuvent tout à fait correspondre à des intérêts individuels permettant de développer le territoire par le numérique et d'offrir de nouveaux services aux citoyens, deux des enjeux poursuivis par la ville intelligente.



L'idée est intéressante mais la question c'est comment apprécier a priori les réutilisations par rapport à une politique d'intérêt général, dans un monde numérique aux évolutions si rapides, et sans détruire de réelles opportunités ?  Bien sûr tout le monde pense du côté des GAFAs, mais ne tuons pas nos startups françaises non plus. Donc tout cela semble bien compliqué à mettre en oeuvre. La CNIL sur le seul périmètre des données personnelles (non concernées par l'open data donc déjà protégées) a bien du mal, avec les moyens qui lui sont alloués, à obtenir toutes les déclarations d'utilisation de données et d'en vérifier les usages réels.

Pour GreenSI, la souveraineté ne devrait pas nécessairement conduire les territoires à vouloir garder une maîtrise totale sur toutes les données et sur tous les outils de la ville à l'ère du numérique. L'ouverture sur des fonds privés de Station-F à Paris, le plus grand incubateur de startups européen, ou prochainement de The Camp, à Aix en Provence, vont développer des écosystèmes numériques locaux sans précédent qui auront certainement un effet similaire à la Silicon Valley sur les villes Californiennes.

Deux leviers: l'architecture et la conduite des changements

Dans les propositions qui ont retenu l'attention de GreenSI on retrouve celles qui concernent l'architecture (car de tout temps la ville a été une construction avec ses règles et ses standards) et la conduite des changements (car Rome ne s'est pas construite en un seul jour) :
  • Attribuer une compétence nouvelle pour chaque type d’EPCI à fiscalité propre relative à la donnée pour créer un nouveau service public. Une compétence similaire devrait être donnée aux régions et aux départements pour les données qui les concernent.
  • Engager systématiquement des discussions et des collaborations avec l’ensemble des acteurs de la ville.
  • Inclure dans tous les marchés liés à la digitalisation des collectivités une clause sur la sécurité avec des critères d’exigence minimale définis au niveau national, en concertation avec les associations de collectivités et l’ANSSI.
  • Faciliter la réutilisation des jeux de données. Faire émerger une norme pour les données les plus utiles – transport, énergie et adresses – avant 2018.
  • S’assurer que les nouvelles infrastructures numériques puissent être le support de plusieurs usages et que l’investissement initial corresponde à l’adaptabilité de ces infrastructures.
  • Poursuivre le déploiement du réseau haut débit Internet et de la 4G de manière à couvrir les zones blanches.
  • Créer une clause "interopérabilité" et en faire une clause par défaut des contrats de commande publique des infrastructures numériques de la smart city.
  • Offrir des formations techniques en général, sur la sécurité en particulier pour évaluer les nouveaux objets connectés et des systèmes d’informations qui leur sont liés.
À défaut d'avoir un avenir dans des initiatives concrètes du prochain gouvernement, ce rapport permettra certainement aux collectivités engagées dans cette transformation numérique, ou qui la prépare, d'avoir une check-list des sujets à ne pas oublier et de mesurer que c'est une réelle transformation digitale des territoires qui se cache derrière l'acronyme de "Smart City".

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