dimanche 16 novembre 2014

La guerre des CIOs (Episode IV)

Résumé de l'introduction (billet précédent): Digital Business, la nouvelle économie des applications

Hasard de calendrier, des deux côtés de l'Atlantique, au Gartner Symposium/ITExpo à Barcelone et au CAWorld à Las Vegas, on nous annonce la même semaine, études et présentations à l'appui, l'arrivée du Digital Business: l'économie des applications.
L'arrivée massive des objets connectés et l'accélération des initiatives numériques déjà engagées, font que les DSI vont devoir penser "Digital First" et remettre le logiciel (Software) dans leurs priorités. Il est, et il sera, de plus en plus différenciant dans la transformation numérique. Et avec lui les architectures du SI, et même le développement, qu'on pensait avoir sous-traité une bonne fois pour toutes a des ateliers Indiens ou Chinois.

Tout a commencé avec la guerre des CIOs... une guerre pour la survie du DSI dans un monde digital.

Dans ce contexte, la planète DSI est loin d'être sur une orbite tranquille de la galaxie.

Une nouvelle ère pour le SI

L'entreprise lui demande de développer de plus en plus rapidement, de nouvelles applications, sur de nouvelles plateformes, mobiles et non toujours administrées par la DSI. Direction du Marketing et de la Communication, en profitent pour s'émanciper. Mais ce ne sera qu'une courte échappée, qui se terminera dans un trou noir, car il leur manque la culture de plateforme et les compétences d'avenir, comme on va le voir dans ce billet.

Sites mobiles ou applications natives? La réponse à cette question est rendue complexe par la croissance du nombre de terminaux et d'interfaces hommes-machines. Les deux en fait, mais cette réponse n'a de limite que celle des budgets de plus en plus contraints.

Des budgets qui pour Gartner (enquête auprès de 2810 CIOs dans 84 pays) ne que vont croître nominalement que de 1%, ce qui en intégrant une inflation négative sur les matériels, représente un accroissement de l'ordre de 2,6% en pouvoir d'achat par rapport à 2014. Autrement dit, pas de quoi engager une refonte en profondeur...

Et pourtant nous entrons dans la 3em Ere de l'informatique d'entreprise.
Une ère où le SI n'est plus qu'un outil d'industrialisation mais est devenu un outil de croissance, de différenciation et d'innovation. Il faudra donc dégager d'importante marges de manoeuvres dans l'existant pour financer cette transition.


La donnée devient le centre des nouvelles architectures ouvertes

La DSI va devoir explorer les mines de données du SI, grâce à des algorithmes logiciels performant, et permettre à l‘entreprise de prendre les bonnes décisions, en chaque point de contacts avec les clients.

Des points de contacts avec le client... mais aussi avec le SI.

Qui incluront progressivement de nouveaux automates, à l'image des nouvelles agences bancaires, de nouvelles chaînes logistiques et des objets connectés, qui vont proliférer dans le domicile, dans les magasins et dans la ville connectée.

Fini le reporting multi-canal tourné vers le passé, les données doivent maintenant prédire l'avenir, quitte a ce qu'elles soient complétées par des données venant en temps réel de l'extérieur de l'entreprise et de ses traditionnels entrepôts en silos. Je vois déjà les responsables de la sécurité tousser... 

Enfin, la DSI doit aussi contribuer à l'objectif d’innovation amenée par le numérique dans l‘entreprise et surtout par l'ouverture de son SI (open data, open innovation, open source...) et ses interactions avec le nouvel écosystème qui se créé autour de cette ouverture.

Ces deux idées, architecture et relations numériques autour de la data, ont été parfaitement illustrées cette semaine, lors de la conférence de Microsoft pour le premier déplacement en France de Satya Nadella, son nouveau CEO (d'ailleurs que GreenSI a trouvé très charismatique).

Car même Microsoft doit s'adapter et se transformer.  
Et Satya Nadella, en "Chief Transformation Officer", n'a qu'un mot d'ordre: "Mobile First, Cloud First". Une façon pour Microsoft de revendiquer le futur rôle de leader sur ces plateformes numériques que les entreprises vont mettre en place pour s'adapter au digital, incluant la collaboration interne des agents de l'entreprise. Exit la stratégie grand public et la filialisation de la Xbox? A suivre...

Mais cette conférence a aussi été l'occasion de deux témoignages d'entreprises françaises confrontées à la mondialisation de l'internet et qui ont déjà entamé les premières batailles de cette "Guerre des CIOs". 

Accor y a expliqué comment il a été réveillé par les nouveaux acteurs du marché. Ceux souvent cités dans GreenSI comme disruptifs, que sont par exemple Booking.com ou Hotels.com des agrégateur de nuitées ou AirBnB le site de location entre particuliers, apôtre de l'économie du partage.

Là où Accord était centré sur la force de ses marques et sur ses hôtels (accueil, check-in, chek-out) qui semblaient imprenables, eux sont allé chercher le client avec leur SI, bien en amont, dans les moteurs de recherche ou directement sur son mobile dans le taxi avant l'hotel. Ils ont fait de la préparation du voyage et de se réservation un atout, compensant la faiblesse de leur marque, qu'ils ont réussi à construire en quelques années seulement (et quelques levées de fonds).

Cela illustre parfaitement l'augmentation du nombre de points de contacts pour l'entreprise. Il ne s'agit pas uniquement de ceux qu'a déjà l'entreprise et qu'il faut numériser, mais bien d'imaginer de nouveaux points de contacts, pour enrichir l'expérience client avec le numérique.

Accord a mis en place 8 programmes de transformation digitale, dont un sur l'infrastructure, un sur les données et quatre sur le front office de la relation numérique avec les clients.

De son côté, Hervé Coureil, DG en charge des SI chez Schneider Electric, a lui décliné sa stratégie IT 2020, avec notamment une infrastructure d'ouverture d'APIs (Intégration Framework) pour y exposer les capacités de sa société, à un tout nouvel écosystème de l'optimisation énergétique, et faire le lien entre le monde digital et mobile, et les applications existantes.
 
Autre exemple, le SI dans le Cloud de Nest, le thermostat connecté souvent abordé dans les articles "DSI@Home" est un bon exemple pour comprendre cette ouverture. Depuis son rachat par Google, l'ensemble de ses API ont été ouvertes et sont exposées à tout un ecosystème qui va développer d'autres applications en s'appuyant sur les données collectées par Nest. Schneider Electric a certainement aussi été réveillée par les nouveaux acteurs agiles de la performance énergétique...

Pendant ce temps à Las Vegas, CA Technologies annonce une évolution de sa plateforme de gestion des APIs (acquisition du canadien Level7 en 2013) pour mieux y intégrer le mobile et la sécurité. Le portail API pour développeurs de CA, est maintenant disponible en SaaS, offrant la possibilité à tous les SI de s'engouffrer de façon sécurisée, vers ces plateformes API. Pour leurs propres applications ou pour celles de leur écosystème.

Une nouvelle gouvernance pour le SI

Tout cela n'est pas sans demander au DSI lui même d'adopter un nouveau style de management.

75% des DSI interrogés par Gartner savent qu'ils vont devoir le faire dans les 3 ans. Ils vont devoir déplacer leurs priorités, du "legacy" qui absorbe la majorité des budgets, au Digital. Pas uniquement avec de nouveaux projets, mais faire preuve de plus de Vision que de contrôle pour conduire leur troupes et leurs fournisseurs. (Présentation de l'agenda du DSI pour 2015 par Dave Aron que vous trouverez sur le site du Gartner). Et j'ajouterai même qu'il faut qu'ils continuent de lire GreenSI chaque semaine ;-)

 Ce management va reposer les bases de l'appréhension et de la gestion des risques SI. Dans le digital, le risque est accepté et les méthodes ne cherchent pas à l'éradiquer mais à en limiter les effets. Notamment par l'agilité et le test à petit échelle, le plus vite possible, puis le déploiement rapide à grande échelle.

Le risque est bon! Car il amène des raccourcis et de la vitesse dont l'entreprise a besoin (je sens certains défaillir...) Donc, oui, l'entreprise numérique et son SI agile sont fragiles, et ce fut un débat intéressant sur Twitter pendant la keynote de Gartner quand les DSI étaient appelé à "embracer" ce nouveau et complexe risque digital.
 
Le monde actuel de l'entreprise est risqué et fragile (incendie dans un entrepôt physique, stabilité politique, cours des matières premières...) mais l'entreprise a développé des parades (assurances, instruments financiers,...). 

Dans ce nouveau monde digital, il faudra aussi développer les nouveaux moyens pour couvrir ces nouveaux risques. Tout doit être repensé, des offres des fournisseurs aux offres d'assurance qui vont émerger.

Ce qui amène GreenSI a penser qu'au delà du style de management du DSI, la gouvernance complète de la DSI sera en forte évolution dans les années à venir, car elle prend l'eau de toutes parts... risques, agilité, contrôle, maitrise d'ouvrage, ...

Alors comment absorber ce choc de transformation tout en maintenant l'existant et même y dégager des marges de manoeuvre pour financer la 3eme ère du SI?

Le SI doit se scinder en deux: Solide + Agile

Une partie infrastructure "solide comme un rock" et une partie "liquide" (agile) et dynamique.

Le SI a une double nature ("Bimodal IT" pour Gartner). La réussite dans un monde numérique demande de mettre en place cette agilité, tout en recentrant et renforçant une solide infrastructure. Ces deux parties du SI n'ont pas les mêmes contraintes, règles et méthodes.

C'est d'ailleurs un discours très proche qu'a tenu Hervé Coureil de Schneider Electric à la conférence de Microsoft, en parlant d'un "Framework d'expérimentation" qui héberge les initiatives du digital, et des projets d'entreprise plus transverses et plus structurants.

Quelles composants et quelles applications mettre dans chaque partie?

Cela dépend des entreprises et franchement les discussions avec d'autres DSI m'ont confirmé que ce n'est pas très clair. Un ERP bien construit (data, mobile) et bien exploité (cloud) peut être différenciant et accélerer un rythme d'acquisitions de sociétés (donc de développement business), alors qu'un site Internet pour gérer les congés de ses salariés partout dans le monde, mais non compatible avec les navigateur récents, ne l'est pas et serait dans la partie "solide" à optimiser.

Quoi qu'il en soit, on retrouvera ici un sujet déjà évoqué avec le changement de stratégie de Facebook (Gestion de l'infra: Facebook et DSI même combat) et cela tord le cou au mythe du SI unique et homogène, souvent l'hypothèse fondatrice de la gouvernance du SI.

Bienvenue au Chief Engineering Officer

Au moment où en France les nouvelles ESN (Entreprises de Service Numériques) abandonnent le terme SSII, et notamment le I qui veut dire Ingénierie, n'est t-il pas temps pour la DSI de s'en emparer et de reprendre son rôle d'intégrateur de services, d'ingénieur du SI. Tous, ingénieurs du SI. Une toute nouvelle perspective et pas du simple marketing si elle est traduite dans les faits, comme cela va demander de le faire avec ces nouvelles architectures ouvertes. 

Certains parlent de broker, mais pour GreenSI ce terme ne renvoie pas assez à la construction. Ingénieur, lui est un vocable qui renvoi à la construction, à la conception de systèmes, à l'innovation, à la créativité et la robustesse. Les caractéristiques recherchées dans ce monde numérique et que la DSI avait écarté au profit du contrôle et du "zéro risk".

Bienvenue aux Chief Engineering Officers
Des DSI qui vont faire entrer leur SI dans la 3eme ère, en travaillant sur sa double nature et en adaptant son management au monde digital. Cette transformation semble la seule issue pour gagner cette première bataille de la Guerre des CIOs. Rares seront les Directions Marketing qui auront suent développer ces compétences et préfèreront faire alliance avec les DSI pour attaquer la suite de la transformation.
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Ne ratez pas la semaine prochaine l'épisode V : l'usine à logiciels, contre-attaque. Ce sera le développement de cette nouvelle gouvernance et en son coeur DevOps, sujet cher à GreenSI, qui a mis en France ses projecteurs dessus en début d'année.

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