dimanche 4 mars 2018

Quand le mobile est devenu une commodité




Du 26 février au 1er mars, vous pourrez difficilement échapper au Mobile World Congress 2018 qui se tient à la FIRA à Barcelone, et qui réunit tout le gratin mondial du mobile, mais pas que... 

Ce salon est aujourd'hui obligé de s'adapter à une réalité : la perte d'influence des opérateurs mobiles et la trajectoire du numérique vers les usages.

En 2009, les keynotes étaient tenues par AT&T, NTT DOCOMO, Telefónica, Telenor, Verizon, Vodafone... - tous les grands opérateurs mobiles - et les deux acteurs incontournables sur les terminaux Microsoft (Windows mobile) et Nokia (1 milliard de clients). Après des années de croissance folle jusqu'en 2008, ils venaient rassurer sur cette crise financière de 2009 que peu avaient vu venir, sur le ralentissement économique mondial, et sur le début d'une époque de changements rapides et sans précédent. La croissance annuelle du marché en 2009 tombera de 8% à 3%, et les revenus par client (ARPU) continueront de baisser d'une année sur l'autre - de plus de 10% au début - reflétant la capture de la valeur ailleurs dans la chaîne sur ces dix dernières années.

Aujourd'hui au MWC2018 il y a bien sûr des opérateurs dans les keynotes, (ex. China Mobile) et on va y parler du nouvel horizon du GSM : la 5G. Mais les sujets du congrès vont aussi tenter de nous projeter dans le futur avec la robotique, l'Internet des objets et l'Intelligence Artificielle, sans que le mobile ne soit central pour les développer. Ce futur essaye peut-être de redonner l'ivresse d'avant 2009, le futur sera peu influencé par les membres de la GSM Association, l'association des opérateurs mobiles qui organise ce salon.
Certes Samsung, qui a pris la place de Nokia, se prépare à annoncer la version 9 de son terminal et de suivre Apple avec son iPhone X dans la capture d'encore plus de valeur, mais c'est bien Android, iOS et les écosystèmes qu'ils ont créé qui sont derrière. Les constructeurs seront les stars de ce salon car avec leurs marques et leur design ils devenus plus proches des 7 milliards d'utilisateurs de mobiles dans le monde. Ils ont même réussi une performance : déplacer le débat sur les bords arrondis des terminaux plutôt que sur la vitesse du réseau... respect !
Mais demain, les opérateurs ne peuvent-ils pas rebondir ?
Pour se positionner et capturer de la valeur sur les nouveaux marchés de croissance que sont l'Intelligence Artificielle et l'Internet des objets, posséder un réseau mobile ne donnera pas nécessairement un avantage décisif dans toutes les régions du monde. En Afrique, où les infrastructures fixes sont peu développées, c'est certainement un actif stratégique pour remonter la chaîne de valeur jusqu'au e-paiement et au consommateur. Ça l'est également en Chine, le plus grand marché mobile du monde concentré sur 3 opérateurs - China Mobile, China Telecom, ChinaUnicom - qui dépasse le milliard d'abonnés mobiles et qui se rapproche du milliard d'abonnés 4G. Cela n'empêche pas les BATX d'en tirer le maximum de valeur, sous l’œil bienveillant du gouvernement chinois qui veut que la 5G soit disponible dès 2020.
En Europe, la publication cette semaine des comptes d'Orange - qui renoue avec la croissance en 2017 - nous éclaire sur l'importance du réseau fixe et la croissance du Très Haut Débit (fibre) en France. 
L'ARPU mobile (24€) est en décroissance quand celle du fixe (~35€) est en légère croissance. C'est bien vers la convergence fixe-mobile et vers les services (ePresse...) que les opérateurs se tournent.
Est-ce que la 5G, avec la promesse de débit 100 fois supérieure à la 4G, permettra plus de croissance pour les opérateurs ?

Le risque est quand même que le consommateur souhaite payer les services et pas le réseau.

Et si c'est le cas, cela va consolider la puissance des GAFA, des BATX et de toutes les sociétés qui vont savoir exploiter ce débit pour créer une nouvelle expérience utilisateurs dans tous les domaines. La liste des participants au MWC2018 nous éclaire sur ce point, car on y retrouve comme au CES de Las Vegas les géants de l'Internet, du numérique, des startups et tout ceux qui sont dans les usages. Cela fait dire à GreenSI que le MWC deviens de plus en plus "CES Européen" et de moins en moins le salon du mobile. 
La baisse d'influence des opérateurs mobiles se retrouve également dans les infrastructures.
Ces dernières années, les ventes des équipementiers de réseau, comme Juniper Networks, ont baissées vers les opérateurs de télécommunication - prudents sur leurs investissements - et décollé vers les opérateurs d'infrastructure Cloud en très forte croissance. 

Or, pour aborder l'Internet des objets il faudra de nouvelles infrastructures, beaucoup de stockage et des capacités dans le logiciel qui vont plus être celles des opérateurs de Cloud que celles des opérateurs de mobile. De là à dire que ces opérateurs de Cloud sont les prochains opérateurs du numérique devant les acteurs des télécommunications, il n'y a qu'un pas.
Pris entre l'interface client et l'infrastructure numérique le métier d'opérateur va devoir être réinventé !

Soit l'opérateur peut intégrer plus fortement la chaîne complète du service au terminal et garantir une expérience client, soit il développe plus de proximité avec les clients. C'est tout l'enjeu que les opérateurs ont de vouloir casser la "fondatrice" neutralité du net pour ne plus être une commodité identique pour chacun. Dans ce contexte on comprend mieux le lancement de Orange Bank pour renforcer la connaissance clients et le conflit entre Orange et TF1, chaîne gratuite qui veut être payante pour les opérateurs. Les médias ne se laissent pas faire quand les opérateurs veulent remonter plus près de leurs clients, et c'est l'arroseur arrosé pour Orange quand TF1 casse la "neutralité de diffusion" de sa chaîne pour essayer de mieux se valoriser sur le réseau mobile Orange. On est certainement au tout début de cette bataille...
Pour le grand public, les opérateurs de demain ressembleront donc plus à Google Home ou Tencent Wechat intégrant tous les services, qu'à un forfait data ou minute incompréhensible dont le seul objectif est de vous en faire sortir. Les services numériques à l'utilisateur sont les actifs stratégiques de demain, incluant la capture de données et leur valorisation.

Un des enjeux des réseaux à l'avenir est également la latence, ce délai entre le moment où une information est envoyée et celui où elle est reçue. Cette latence a un impact sur les résultats comme le disait en 2006 Amazon « Chaque retard de 100 ms coûte 1% des ventes » mais en aura également pour les futures applications de réalité virtuelle car tout ce qui est décalé de 5 à 10 ms par rapport au mouvement de la tête est perceptible par le cerveau et peut provoquer le mal des transports. Idem avec la réalité augmentée ou quand l'augmenté "lag" il n'est plus en phase avec la réalité.

Les applications cherchant une expérience utilisateur de qualité vont donc privilégier des architectures permettant d'avoir des latences très faibles et certainement aller vers architectures de données réparties mixant les réseaux. Un domaine où les opérateurs de réseaux mobiles doivent travailler car même en 4G c'est difficile, en revanche c'est un atout de la 5G.

Du côté de l'entreprise, les opérateurs sur lesquels l'entreprise a envie de compter sont déjà des opérateurs de Cloud.

Ce sont eux qui peuvent délivrer une plateforme pour construire ces services et les opérer. On y retrouve  :
  • Les opérateurs de Cloud public avec un Amazon loin devant et un Microsoft qui essaye de faire croire qu'il est plus gros (en consolidant Office365 dans ses chiffres).
  • Mais également les opérateurs de datacenter (en colocation) avec Equinix en tête suivi par Digital Realty, sur un marché de $30 milliards qui va doubler d'ici 2020 et où la consolidation du secteur est très rapide. Ces datacenters sont reliés directement au Cloud public (Google, Amazon...) et permettent de développer des Cloud Hybrid sans passer par l'internet public avec une synchronisation bidirectionnelle des données. Ils s'appuient sur les offres de télécommunications d'acteurs déployant des fibres dans le monde comme Tata Communications.
Concernant ces acteurs peu connus du grand public mon collègue blogeur Pierre Col attirait d'ailleurs l'attention récemment dans un de ses billets sur la forte dépendance des européens envers ces infrastructures américaines partout en Europe.
Alors que faut-il penser du MWC 2018 ?
Pour GreenSI, ce salon montre que l'industrie du mobile est en complète réorganisation, de façon différente en fonction des continents. Dans les allées du salon, les membres de la GSM Association y trouveront autant de partenaires potentiels que de redoutables (futurs) concurrents. En effet, certains voudraient les réduire à une simple commodité technologique du "dernier kilomètre" pour assurer la sécurité et l'accès, un peu comme la logistique pour le e-commerce. Et pour poursuivre l'image de la logistique, les sociétés de logistique, pourtant essentielles, sont moins connues que les e-commerçants et Amazon n'a pas hésité à racheter en partie sa logistique (notamment flotte aérienne) et à la développer en propre pour maîtriser totalement sa distribution et l'expérience client rendue.
Alors bon World Congress !


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