dimanche 22 février 2015

La liberté de lire (en illimité) est attaquée



La bataille des maisons d'édition contre Amazon fait rage et prends des formes de plus en plus diverses. La France, pays de l'exception culturelle, est un terrain idéal pour de nouvelles offensives des lobbys des éditeurs.

Cette semaine, au pays de Voltaire, nous venons de confirmer l'interdiction légale, de la lecture de livres électroniques en illimité.

La censure électronique (au volume), qui était en germe dans une loi de 2011, a été mise au grand jour. Explications. 

Aux Etats-Unis et au Royaume Uni, depuis l'an dernier pour Amazon, il est possible pour le prix d'un abonnement mensuel, de lire autant de livres qu'on le souhaite sur sa liseuse ou sa tablette. C'est ce qu'on appelle une offre illimitée, ou "Unlimited" chez Amazon. Au dernier salon du livre de Francfort en octobre 2014, Amazon annonce l'étendue de cette offre en Allemagne et cela fait déjà grincer les dents de l'autre côté de la frontière.

Mais Amazon n'est pas le seul à avoir ce type d'offre, puisqu'un petit français, Youboox, est convaincu de ce modèle depuis sa création et commercialise une offre de "streaming" de livres, à l'instar de ce qui se fait dans les films (Netflix) ou la musique (Deezer). Vous n'êtes pas propriétaire des livres que vous lisez et vous pouvez en lire autant que vous le souhaitez. La bonne vielle bibliothèque de quartier vient de rentrer chez vous par l'écran de votre tablette. Il n'y a pas de quoi en faire en fromage, non?

 

Et puis vous connaissez peut-être déjà YouScribe, plateforme communautaire française, mais aussi disponible en anglais et en espagnol, qui vous permet non seulement de lire en illimité, mais aussi de publier directement vos propres manuscrits pour les vendre.
Et ça les éditeurs, ils n'aiment pas du tout, mais alors pas du tout.

Imaginez les sueurs froides qu'ils doivent avoir en se disant qu'Amazon, comme le fait Netflix avec les séries, pourrait produire ses propres manuscrits avec des auteurs salariés ou fédérés. Et pourquoi pas que MyOwnMajorCompany puisse financer des oeuvres artistiques en faisant appel directement au public tant qu'on y est!

 

Le problème de ces offres pour les éditeurs est relativement simple à comprendre: on passe de la vente d'un produit à celle d'un service.

Mais plus d'un service (d'édition) pour les auteurs, mais bien d'un service pour les lecteurs. Et ça c'est déstabilisant. Amazon, aussi reconnu pour l'excellence de son service client s'engouffre sur cette relation directe avec le public qu'il connait bien, et que les éditeurs ont quelque peu négligée dans leurs plans stratégiques, et de facto sous-traitée.

Vous venez d'acheter ce livre, papier ou numérique? Il est trop tard pour s'apercevoir que ce n'était pas votre style. Où alors il fallait commencer à lire le chapitre 1 dans la librairie avant de l'acheter. Ce que propose Amazon en numérique, puisqu'on ne paye le livre numérique qu'au second chapitre (le premier pouvant être lu gratuitement). Mais quand on achète un service, on est plus propriétaire du produit et on peut en changer à volonté. A l'instar de cette nouvelle économie qui se développe, comme nous le rappelait La Tribune il y a déjà plus d'un an : la consommation collaborative n'est plus marginale.



Et c'est pour cela qu'il faut ce type d'abonnement en illimité. Car ce n'est plus de l'aide à la vente de livres, mais bien de l'aide au choix dans un catalogue. Vous ne risquez plus rien a essayer. Un peu comme si on avait mis dans votre tablette, Maria, cette géniale bibliothécaire de votre enfance, ou Fernand, ce bon vieux libraire de quartier que vous connaissez si bien pour vous aider à choisir, et qui vous reprenait sans questionner les livres que vous ne lisiez pas...
Et c'est là le second problème pour les éditeurs avec ce type d'offres .

Là où dans le monde physique il n'y aura pas de bons libraires comme Maria et Fernand pour vous conseiller, le monde numérique sera beaucoup plus pertinent.
C'est ce que l'on retrouve de façon générale dans le e-commerce quand les clients ne vont plus en magasins, car, non seulement ils ont plus d'infos sur Internet, incluant les avis des autres consommateurs, mais parfois les vendeurs ne sont plus de bons conseillers.

Dans un billet précédent (La DSI a t-elle besoin d'un CDO ) GreenSI avait cité l'exemple de Darty qui équipe, ses vendeurs de tablettes et ses magasins de Wifi, pour ré-équilibrer la relation client-vendeur, et redonner de la valeur à la présence en magasin. Il n'y a donc pas que Free qui ait tout compris! Les éditeurs vont devoir revisiter leurs relations au réseaux des libraires et favoriser le développement d'un réseau de conseils de proximité, de qualité. 

Mais en attendant, que faire quand le métier d'éditeur, et sa position dans la chaîne de valeur, est remis en cause? Et bien on change les lois!

Déjà on fait adopter en 2011 une loi pour que le prix du livre numérique soit aligné sur le livre papier... et donc bloqué, selon la loi Lang de 1981. 1981, une année trop symbolique pour qu'on en questionne la pertinence dans un monde numérique et 2011, un gouvernement Fillon, déjà en train de penser aux prochaines échéances présidentielles de 2012. Alors ni vu ni connu, sans réel débat citoyen on aménage la loi.

Le graphique ci-dessous montre cependant que la question du livre numérique se pose.



Et en 2015, on fait interdire à Amazon de proposer son offre Unlimited en France... en s'appuyant sur la rédaction un peu "étriquée" de la loi de 2011, à savoir que "c'est l'éditeur qui fixe le prix de vente du livre numérique". Or comme le prix de l'abonnement illimité n'est pas fixé par l'éditeur (on ne voit pas comment il pourrait l'être d'ailleurs) alors l'offre est jugée illégale. CQFD.

Et selon l'égalité du livre papier et électronique, GreenSI se demande d'ailleurs si réciproquement les bibliothèques payantes sont encore légales en France?

Mais cette interdiction signe aussi le sacrifice de nos deux héros français, Youboox et YouScribe, pourtant partis bien avant Amazon, et dont personne n'avait jugé illégales leurs offres innovantes auparavant. 


Ces deux startups n'ont peut être pas eu la main heureuse en choisissant des noms anglophones. Peut-être que si elles s'étaient appelées Livresberté, et avaient arboré sur leurs sites les couleurs de la FrenchTech, nos députés auraient compris qu'ils étaient en train de priver les consommateurs français d'une liberté, un droit à lire en illimité, et notre pays d'innovations.

En attendant la revue de ces lois de 1981 et 2011 par les citoyens, a qui on a encore rien demandé et qui ne sont pas dupes, on peut encore aller assouvir sa soif de liberté avec des offres basées à l'étranger... mais sans quitter son fauteuil et sa tablette, grâce à Internet. Une évasion de plus...

 

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