vendredi 9 mai 2014

Gestion de l'infrastructure: Facebook et DSI, même combat !

F8 est la conférence de Facebook pour les développeurs, qui s'est tenue à San Francisco, la semaine dernière. 

Un moment important pour annoncer les nouvelles fonctionnalités et pour convaincre tout un écosystème, que Facebook reste la plateforme de référence sur laquelle il faut porter ou développer des applications, de préférence avec une composante sociale à dans ces applications (Zinga Poker,Candy Crush Saga, ..) 

Quel attrait pour les développeurs? Accéder au milliard et plus d'utilisateurs actifs de Facebook pour monétiser leurs applications et surtout leur à leurs données et au "social graph" sur lequel toute la plateforme de Facebook est construite.

L'alternative à Facebook pour un développeur? L'écosystème Apple Store ou Android ou Chrome chez Google. Donc la concurrence est rude, sans oublier Windows 8 qui sait que ce n'est pas simple pour convaincre de développer aussi sur la plateforme de Microsoft.

Benoit Darcy a traité cette semaine sur ZDnet ce qu'il fallait retenir de cette conférence F8. GreenSI a envie d'y revenir pour en tirer des enseignements pour les DSI et pour l'évolution des SI.

La DSI aussi a un écosystème technique

Car après tout, le DSI a lui aussi à convaincre un écosystème composé de métiers de partenaires (clients, fournisseurs); de continuer à développer ou à minima d'intégrer les prochaines applications de l'entreprise sur le SI qu'il gère. Car il est loin le temps ou les métiers n'avaient d'autre possibilité pour supporter leurs opérations, que de passer de façon incontournable par la DSI :
  • Aujourd'hui le SaaS est une alternative crédible à l'installation de progiciels "in house" et est en forte croissance.
  • Et puis le SI s'ouvre de plus en plus, avec pour certains la création d'écosystèmes de développeurs comme CAStore chez Crédit Agricole, le premier site d'applications bancaires co-crées avec des acteurs en dehors de la DSI et financées par un modèle économique innovant. Intéressant de voir, que comme Facebook, c'est le mobile et la volonté d'aller vite qui a poussé le Crédit Agricole a ouvrir ses données et permettre le développement d'applications mobiles par des tiers.
  • Et bientôt les DSI du secteur public vont aussi devoir adopter l'opendata et grandir le nombre d'autres SI, abonnés à leurs données, avec des licences opendata et peut être demain des niveaux de service.
Alors profitons de l'expérience de Facebook et regardons la conférence F8 sous l'angle de l'évolution du SI avec un nouvel écosystème.

Facebook, une plateforme qui quitte l'adolescence

Le motto de Facebook pour les développeurs était "Move fast and break things !".


Le social développant des modèles en rupture, la vitesse a toujours été la priorité pour Facebook. Pourvu qu'elle amène le succès de nouveaux usages et de nouvelles applications. Un succès qui se compte en dizaines de millions d'utilisateurs chez Facebook, en millions de dollars de publicité et surtout en revenus non négligeables pour les développeurs.

Mais à cette échelle, la vitesse amène parfois des bugs, euh souvent, non finalement tout le temps ;-)

Régulièrement Facebook organise une "chasse aux bugs" (Bug Bounty) pour ceux qui relèvent de la sécurité de la plateforme et sont donc les plus prioritaires. Les développeurs qui les identifient sont largement récompensés, jusqu'à plusieurs dizaines de milliers de dollars pour les meilleurs.

Un équilibre entre vitesse de lancement et travaux de mise au point, s'est donc mis en place. Et ce malgré quelques bugs majeurs, comme celui du 21 octobre 2013 (2h d'arrêt mondial) et des centaines de remontées d'utilisateurs en permanence sur les forums, pour indiquer des fonctionnalités qui ne marchent pas dans les milliers d'applications qu'ils peuvent installer sur leur page Facebook.

Mais lors du dernier F8, Mark Zuckerberg a remis en cause ce motto, et appelé a plus de qualité dès la première version

Car finalement la vitesse se payait dans la durée et obligeait ensuite a perdre du temps pour corriger a grande échelle ("What we realized over time is that it wasn't helping us to move faster because we had to slow down to fix these bugs and it wasn't improving our speed"). 

Un discours qui ne surprendra pas un DSI, qui connait bien la décision difficile à prendre dans un projet au moment de la recette: la validation (ou pas) de la mise en production.

Et puis, fini les corrections et les changements de dernière minute qui impactent en permanence l'écosystème. Les développeurs demandent de la stabilité (2 ans) pour se connecter à la plateforme Facebook et à ses API .
En échange, les correctifs de bugs devront être produits dans les 48h, car la moindre qualité des applications développés par des tiers, rejailli sur l'image de Facebook.

Et comme la tendance de fond est que les usages des réseaux sociaux entrainent leurs utilisateurs sur le mobile, Facebook n'a pas d'autre choix que de maîtriser une plateforme mobile plus fragmentée (iOS, Android,  Windows8) et plus complexes que le web, et d'y amener aussi son écosystème. 

Après l'adolescence voici venu pour Facebook l'age de la raison, peut être, en tout cas celui de la mobilité. Et pour marquer les esprits, un nouveau motto est lancé : "Move fast with a stable infra".
 
La stabilité de la plateforme ne doit plus être sacrifiée pour aller vite.

Facebook et DSI, même combat ?

Car de par sa taille, Facebook n'est plus une startup depuis longtemps et se heurte à la problématique de l'évolution de son système d'information de production. Avec une expérience certaine sur le "move fast" par rapport à une DSI, sur la capacité à travailler avec un écosystème, mais néanmoins un modèle de stabilité à trouver pour sa plateforme. 

De son côté la DSI a toujours été reconnue pour la stabilité de son SI, que ce soit pour l'interconnexion des applications (même sans API) ou pour l'exploitation de son infrastructure. C'est même un reproche qu'on lui fait souvent quand on lui demande d'aller plus vite pour tester de nouveaux produits, car la stabilité est érigée en principe. Mais dans une économie qui accélère avec la mondialisation, la stabilité n'a pas toujours été vue comme un avantage. La conférence F8 lui redonne une certaine valeur.

Mais cette stabilité doit maintenant rimer avec :
  • vitesse de réalisation de nouvelles applications,
  • ouverture vers un écoystème (y compris les applications en SaaS et quelques offres de startups)
  • et bien sûr la mobilité. Et pour cette dernière la combinaison gagnante  est certainement mobile + data, comme l'a montré le dernier billet de GreenSI, "Mobile first".
La cible à moyen terme semble donc être la même pour Facebook et la DSI : la capacité à gérer une infrastructure stable, en collaboration avec un ecosystème, qui permettra l'innovation et la vitesse d'exécution. Ce qu'illustre GreenSI avec le schéma suivant :


Pour Facebook, la question est de redéfinir ce qui doit être stabilisé. Les API certainement, le social graph, le système de login qui maintenant accepte un accès anonyme... bref, une infrastructure qui va devoir quitter le domaine du "move fast" pour plus d'industrialisation.
Pour la DSI, la question est de trouver les domaines où elle doit aller vite et les boulets qui l'empêche de le faire. Et en le faisant elle rejoint la problématique de l'écosystème de Facebook.

Pour la DSI, le "boulet" c'est... l'ERP !

Dans le dernier billet sur l'évolution de l'ERP (les ERP se portent bien, mais qu'en pensent leurs clients?), GreenSI a mis en avant le fait que :
  • peu de clients sont vraiment satisfaits de leur ERP,
  • les coûts des ERP sont de plus en plus "challengés" surtout quand ils n'amènent pas plus de productivité,
  • le support du monde mobile (et des "devices" qui vont avec) est une exigence de plus en plus forte de la part des utilisateurs et pas toujours disponible,.
Car le risque, c'est que même si la DSI adopte des approches agiles et ouvertes pour booster l'innovation et accélérer les nouvelles applications demandées, elle buttera doublement sur la rigidité de l'ERP :
  • qui piège des données, sans les exposer au reste du SI alors que moins de 20-30% des salariés ont un accès à l'ERP,
  • qui couvre des domaines qui maintenant demandent plus de flexibilité qu'avant.
L'un des boulets de la DSI, qui va freiner ses initiatives "move fast", c'est donc l'ERP, ou tout simplement la vision d'un SI totalement intégré, la promesse de l'ERP.
Bien sûr l'ERP a aussi ses avantages, quand il a été bien implémenté: comme des processus bien outillés qui amènent de la productivité ou une base unique pour l'analyse des couts de façon transversale.

Alors quand garder l'ERP et quand en sortir pour retrouver de l'agilité ?
Tout est une question d'architecture... en couches

C'est la question à laquelle Gartner a donné une réponse en 2012 avec la démarche "PACE layers" (couches en fonction du "rythme"). Une méthodologie pour classer les applications afin d'avoir une gouvernance et des processus de développement différenciés en fonction de la vitesse d'évolution attendue (y compris une organisation des équipes).
Une méthodologie pensée pour le SI mais qui devrait aussi intéresser Facebook pour identifier le "coeur stable" de sa plateforme.

L'idée de segmenter le SI en couches en fonction du "rythme" d'évolution attendu est intéressante pour repenser sa stratégie d'application d'entreprise, en offrant vitesse sans pour autant sacrifier l'intégration , l'intégrité et / ou la gouvernance applicative. Mais pas partout. C'est ça le degré de liberté qui donne de la souplesse.Les trois couches que Gartner propose d'identifier dans les SI sont :

  • Les systèmes d' enregistrement - qui prennent en charge le traitement des transactions de base et de gèrent les données de base essentielles de l'organisation . Le taux de variation est faible , parce que les processus sont bien établis , commune à la plupart des organisations, et sont souvent soumis à des exigences réglementaires .
  • Les systèmes de différenciation - qui permettent des processus uniques ou des capacités spécifiques à l'industrie . Ils ont une durée de vie moyenne (de un à trois ans ) , mais doivent être reconfigurés souvent à s'adapter à l'évolution des pratiques commerciales ou les exigences du client .
  • Les systèmes d'innovation - de nouvelles applications qui sont construites sur une base ad hoc pour répondre aux besoins des entreprises nouvelles ou des opportunités . Ce sont généralement des projets de cycle de vie court (de zéro à 12 mois) en utilisant les ressources du ministère ou à l'extérieur et des technologies de consommation de qualité .
 
Cette classification dépend bien sûr de l'entreprise. Dans telle entreprise aux contrats signé à long terme, un système commercial peut être dans la catégorie "enregistrement" car la majorité de la relation commerciale sera relationnelle avec peu de décideurs, alors que dans une autre entreprise ce sera un "système d'innovation" car il devra être très réactif et identifier de nouveaux prospects en temps réel sur les réseaux sociaux.

Pour revenir à l'infrastructure (serveurs, ...) elle prendra en compte aussi cette classification plus facilement pour isoler les types de SI sur des environnements dédiés ce qui n'etait pas possible avec un ERP tout intégré.

Pour restructurer votre ERP, vous aurez compris qu'il ne faudra pas en rester aux acronymes bien pratiques qui ne veulent rien dire (CRM, PLM,,...) mais descendre au niveau de modules fonctionnels plus ciblés et plus cohérents (comme par exemple "la saisie des commandes" qui peut bénéficier d'une approche mobile, alors que le "traitement des commandes" lui n'est qu'un système d'enregistrement).

Avec cette démarche, la priorité qui semble maintenant se dégager, c'est bien la "déconstruction de l'ERP" fourre-tout, pour la prise en compte des rythmes d'évolutions dans les différentes parties du SI. 

C'est aussi un signal que la DSI va passer d'un monde piloté par des éditeurs  qui imposait des produits, a un monde piloté par une infrastructure, cloud, mobile et sociale, utilisée par tout un écosystème.

Les ESN (SSII) qui se sont laissé prendre la majeure partie de la marge par les éditeurs d'ERP ces dernières années, pourraient en tirer un avantage si elles savent développer leurs compétences sur ces nouvelles plateformes et valoriser leur savoir faire d'intégration, dans un monde des affaires en train de se numériser.

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